Psychanalyse du confinement.


Le docteur

Et maintenant que fait elle ? Regardez comme elle frotte ses mains !

La dame de compagnie

Cela lui est tout à fait habituel ; cette apparence de se laver les mains. Je l’ai vue le faire sans s’arrêter pendant un quart d’heure

Lady Macbeth

Et là, encore une tache.

Macbeth Acte V scène 1

Lady Macbeth se promène l’esprit confus après que son époux Macbeth a commis un vrai carnage de ses propres mains. Elle cherche à retirer la tache d’une main, la sienne, qui n’a pas commis le crime. Mais elle se sait coupable car elle a tout fomenté, pour que Macbeth respecte son destin annoncé par les trois sorcières. Pas moins sorcière, Lady Macbeth glisse dans la folie, elle se lave compulsivement une tache imaginaire sur des mains qui n’ont rien fait, elle finira par  se suicider débordée par la culpabilité.

Se laver les mains sans cesse et ostensiblement, les présenter propres de toute tache représente bien la quête d’une innocence depuis Ponce Pilate jusqu’aux mesures sanitaires contre le Coronavirus, en passant par Lady Macbeth. Dans nos esprits le lavage des mains est le geste du fautif, du criminel ; l’enfant doit se laver les mains puis les présenter à sa mère culpabilisante avant de se mettre à table ou simplement à première demande. Car il y a un déjà-là : nos mains sales.

C’est donc le sentiment de culpabilité fondamentale, inscrit en nous dès l’enfance qui se retrouve titillé par ces petits flacons de gel ostensiblement et continuellement utilisés. Cette pratique nouvelle justifiée par un danger invisible nous est imposée, comme un nouveau rite commandé par une autorité sachante. Et si l’injonction de se laver les mains n’avait pas suffi à nous plonger dans le théâtre intime de notre culpabilité, il aura fallu que la séquence suivante soit le confinement. Après lave-toi les mains, on a entendu retourne dans ta chambre. Pire : tu n’as pas su respecter consciencieusement les directives de l’ablution purificatrice, te voilà enfermé chez toi.  Sur la scène de notre inconscient, nous voilà punis après avoir été grondés. Évidemment ceci ne fut pas intentionnel, cette histoire de culpabilité ne décrit que le traitement par nos psychés dans l’après-coup des événements vécus; personne n’a projeté de nous infantiliser. Mieux : Macron a pris le parti de parler de guerre dont nous serions chacun un soldat responsabilisé. Mais le mal est fait et les ruminations mentales s’embrasent. Devant un danger qui émerge subitement, invisible et mortel, les psychés s’emballent. Rien ne peut nous demeurer mystérieux. Les choses doivent être expliquées, la chaîne de causes à effets doit être connue, et si seul le hasard en apparaît la cause muette, nous inventerons un autre mobile à cette catastrophe. Face à cette menace contingente, nous n’avons qu’une réponse inconsciente, celle dégainée déjà lorsque enfant, nous ne savions expliquer la peur : nous nous proclamons responsables.

Décidément tout est fait pour lancer la machine à culpabiliser.

Alors pour soulager un peu leur inconscient coupable, certains adhèrent aux théories les plus fumeuses qui se répandent sur le net. Sur l’origine de cette peste du 21é siècle en particulier : ce sont le pangolin, les chinois, les mangeurs de viandes, le réchauffement climatique, l’institut Pasteur, le capitalisme, la globalisation, les émigrés. Par un déplacement de culpabilité, toutes les haines faciles y passent, y compris contre les Juifs qui empoisonneraient les puits palestiniens. Et si cela ne suffit pas le déplacement se retourne vers la divinité. Les millénaristes, eschatologistes, collaposologues ravis ont repéré leur nouvel Armaguedon. Même Mélenchon, furieusement laïciste invente sa moulinette religieuse, il voit dans l’épidémie le signe d’un grand soir.

Une religion se met en place par cette superposition du réel, de l’imaginaire et du symbolique. L’empilement du réel de l’épidémie et de nos imaginaires survoltés se synchronise avec le discours de la catastrophe. La peur déclenche la culpabilité inconsciente et oblige à une verbalisation consciente. On hallucine un projet d’une nouvelle société ou de la fin de monde. On rejoue la création du monde avec sa faute originelle. On envisage l’effondrement du monde. Freud aborde la fin du monde comme une fiction infantile en utilisant le mot de Catastrophe. La Katastrophe serait la fin du complexe d’Oedipe, la perte de cet aménagement commode et essentiel à la peur de la castration, à la peur de notre mort.

Ceci posé, comment traverser l’épreuve en conscience et comment ne pas sombrer dans une anxiété au-delà du nécessaire?  Une première réponse pourrait s’inspirer de la procédure mise en place par les autorités. Car nous signons nous-mêmes le mot d’autorisation de sortie, nous ne nous découvrons aliénés à aucune autorité, aucune divinité. Nous sommes responsables à certains égards de ce qui nous advient. Une autre réponse, précieuse (que les personnes en psychanalyse comprendront mieux que d’autres) sera de se souvenir que le virus n’a aucune intention, que sa venue n’a aucune cause autre que le hasard au sein d’un univers flou, qu’il ne vient à nous avec aucun message ni manifeste politique, qu’il ne vient pas pour nous gronder ou nous punir, car il ne nous saisit que pour ce que nous sommes pour lui : une masse de matière biodégradable.  Or nous sommes bien plus !

L’épidémie terminée, nous reprendrons nos vies et nos disputes. Certains réclameront un hôpital public plus puissant, d’autres une responsabilisation individuelle plus forte.

Entre-temps, respectons à la lettre les directives communes.

Photos Macbeth, de William Shakespeare par Stéphane Braunschweig, avec Adama Diop et Chloé Rejon ©ELIZABETH CARECCHIO

 

Publié par

David Rofé-Sarfati

Psychanalyste, Maisons Alfort.

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