Boiter devant le Covid19.


Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède !

Allez-vous en et aimez-vous ! Léchez-vous les uns les autres !

Fin de Partie, Samuel Beckett

L’humanité vit aujourd’hui un noviciat. Pour la première fois une épidémie est affrontée sans un raisonnable fatalisme. L’ordinaire n’est plus de mise. Ni la Grippe Espagnole, ni la Grippe Asiatique, ni même la Grippe de Hong Kong n’ont suscité la moindre réaction des pouvoirs publics.  Et nous sommes habitués à la grippe saisonnière au nombre de décès supposé ordinaires

Alors, nous interroge l’étrangeté d’une réaction démesurée devant le COVID 19 au regard de l’usage. Pourquoi cet emballement? Pourquoi l’ordinaire n’est plus accepté

En 2006, Gilad Shalit, un soldat israélien, est capturé par des militants du Hamas au cours d’un raid en territoire israélien. En échange de sa libération, le Hamas exige la libération de plus de 1.000 prisonniers, dont la plupart est condamné par les tribunaux israéliens pour avoir mené des attaques terroristes meurtrières. Un vif débat fait rage alors en Israël pour savoir si le gouvernement doit accepter l’échange ou rester ferme. Un débat relayé par les réseaux sociaux ; Facebook a deux ans.

Une analyse purement rationnelle s’opposait clairement à cette libération. Pour sauver un soldat, l’accord créerait les conditions de nouveaux attentats, de nouveaux enlèvements, de nouvelles séquestrations, de nouveaux morts. L’accord augmenterait la puissance politique du Hamas.

À première vue, ceux qui soutiennent l’accord semble être irrationnels. Mais il existe plusieurs façons de composer avec la rationalité humaine. Ceux qui s’opposent à la transaction proposée obéissent à des considérations politiques et militaires. Ils défendent le collectif contre l’individuel, la raison devant l’émotion. Ceux qui veulent voir revenir le jeune Shalit à tout prix répondent à des instances philosophiques, à la règle talmudique du qui sauve un homme sauve l’humanité.

Une approche saine aurait été une réponse équilibrée mais l’aporie résiste mal à des accords contractuels. Shalit n’est pas divisible en deux.

La pulsion morale, marqueur de l’appartenance au groupe, s’extrémisa par l’usage de Facebook. Chaque individu diffusa après de son groupe d’amis des réseaux locaux ce qu’il nomme sa morale et qui se constitue surtout de son émotion, ici de sa peur absolue du réel, Gilat Shalit réduit à un déchet dans une cave de Gaza. L’affection s’impose avant le raisonnement.

Reconnaissons que le Hamas des attentats suicides commis par des adolescents, des discours de haine et des boucliers humains rend un grand service à cette disposition psychique. L’effroi à chaque nouvel attentat empêche de penser. Aujourd’hui le caractère aléatoire de la survenue du virus désoriente et impose l’émotion, seule réaction à ce hasard. Le virus est invisible, pernicieux, d’origine étrangère et mortel. Le spectacle insupportable du réel est dissimulé sous des chaudes larmes. Ceux qui ne parviennent à se laisser déborder  exigent une origine à cette peste du 21é siècle: ce sont le pangolin, les chinois, les mangeurs de viandes, le réchauffement climatique, l’institut Pasteur, le capitalisme, la globalisation, les émigrés. Par un déplacement de culpabilité, toutes les haines faciles y passent, y compris contre les Juifs qui empoisonneraient les puits palestiniens. Et si cela ne suffit pas le déplacement se retourne vers la divinité. Les millénaristes, eschatologistes, collaposologues ravis ont repéré leur nouvel Armaguedon. Même Mélenchon, furieusement laïciste invente sa moulinette religieuse, il voit dans l’épidémie le signe d’un grand soir.

L’effroi empêche aussi de rêver. Les imaginaires s’embrasent jusqu’à se tarir. On veut tout savoir, tout comprendre. Le doute est interdit. L’ angoisse se transforme en délire ; certains se transforment en super héros, d’autres en prix Nobel de médecine. Le concret et le casuel se bouchonne par l’émotion, par les sentiments confus, les intuitions intimes. Nous connaissons tous ce test où l’on confronte des personnes à un dilemme : un train hors de contrôle est sur le point de tuer cinq personnes. Il est possible de le détourner vers une autre ligne ferroviaire sur laquelle il ne va tuer qu’une personne. Est-ce que vous tirerez le levier? 90% disent oui. Mais dans une autre étude: vous êtes sur un pont et vous voyez un train se dirigeant vers cinq personnes. Vous pouvez les sauver en poussant un seul homme hors du pont, ce qui le tuera. Le ferez vous? Seulement 10% disent oui. Il est immoral à 90% des gens de décider puis d’acter puis de blesser ou de tuer de façon certaine une personne identifiée.

Dans le cas de Shalit, les victimes futures des terroristes libérés ne sont qu’une idée, un pari, une contingence. Gilad Shalit, en revanche est clairement identifié. Ceux qui militent pour l’échange ne se sentent pas responsables des assassinats à venir par des mains de terroristes libérés. Car ce qui compte (à l’instar de l’épidémie au Covid 19), c’est de juguler l’ émotion en la déchargeant en boucle sur les réseaux locaux. Et aucun gouvernement ne prend facilement le risque de s’opposer à cette vague mondiale.

Dans le cas du virus, pas une mort devient supportable. L’ordinaire de l’épidémie n’est plus accepté. Chaque décès est relayé sur les réseaux locaux. On pleure avec plus de ferveur ceux qui sont morts du covid19 ; ceux-là, on les compte dans une comptabilité macabre qui mesure notre peine. Les visages des défunts envahissent la toile. Sans autres mots que ceux de l’affect, de la pulsion. Les obsèques rapidement organisés nous privent d’homélie, d’un effet de discours.

On pense à eux de la même façon que  les Israéliens pensaient à Shalit enfermé dans une cave sans lumière durant cinq années. Un visage humain fait oublier les abstractions et les réflexions. Lorsque vous marchez dans la rue, vous essayez de détourner le regard de la mendiante qui tend la main vers vous, parce que le contact visuel corrompt l’idée abstraite de la mendicité en une rencontre humaine spécifique. Les Israéliens ont vu placardés sur les murs des villes et de Facebook le visage et le nom de Gilad Shalit, des tee-shirts ont été fabriqués, ils ont vu et entendu la mère ; impossible ainsi de contourner l’interpellation. Quitte à piétiner la morale judiciaire, car la  libération des terroristes palestiniens consiste à amnistier des assassins (responsables de la mort de 569 Israéliens). La justice s’oppose donc fermement à la tractation de cette libération.

Pourtant l’échange aura bien lieu. Au nom de l’émotion, de cette peur du cadavre de Shalit, une peur individuelle mais collectivement relayée et alimentée. Le symptôme de chacun devient un symptôme partagé, fédéré. Il devient culture.

L’Angleterre a voulu au début de l’épidémie agir as usual. Comprenons bien, le raisonnement est là :  L’analyse d’un échantillon de 355 patients décédés du Covid-19 en Italie montre que leur moyenne d’âge était de 80 ans, 30% avaient une cardiopathie ischémique, 35% un diabète grave, 20% un cancer en phase terminale, 25% une fibrillation auriculaire, 10% un antécédent récent d’AVC, nombreux étant ceux qui avaient des comorbidités associées ; seul 0,8% des patients n’avaient aucune comorbidité connue… Quant aux personnes jeunes, la comorbidité la plus fréquente est une obésité très importante souvent associée à un diabète, un asthme, etc. Au vu de ces chiffres, et convaincue que la seule option était l’immunité collective naturellement acquise, le gouvernement anglais a pris la décision politique pas si insensée de l’inaction. Or, les temps ont changé. Facebook Instagram et whatsapp réduisent le globe à un village. Les nuages de Tchernobyl ne s’arrêtent plus aux frontières et le virus, mondial attaque chacun de nous au moins de terreur. L’opinion publique internationale uniformisée par les réseaux sociaux a poussé le Premier ministre anglais à épouser la nouvelle norme, celle de l’affect.

On voudra décrire ce noviciat devant l’épidémie par les topologies freudiennes ? Écrivons que répéter consiste ici à réduire la charge émotionnelle dans l’immédiat, que cette répétition est grosse d’abord d’un dire moutonnier sur facebook  où s’intrique à l’appel au groupe salvateur une peur de l’autre en ce qu’il est contagieux, et que cette répétition s’opère à ce titre par la pulsion de mort. Une pulsion de mort qui paradoxalement refuse d’une façon infantile la terrible condition humaine, mais qui modifie le paradigme général au travers une claudication nouvelle.

 

Publié par David Rofé-Sarfati

Psychanalyste, Maisons Alfort.

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