Psychanalyse du confinement.


Le docteur

Et maintenant que fait elle ? Regardez comme elle frotte ses mains !

La dame de compagnie

Cela lui est tout à fait habituel ; cette apparence de se laver les mains. Je l’ai vue le faire sans s’arrêter pendant un quart d’heure

Lady Macbeth

Et là, encore une tache.

Macbeth Acte V scène 1

Lady Macbeth se promène l’esprit confus après que son époux Macbeth a commis un vrai carnage de ses propres mains. Elle cherche à retirer la tache d’une main, la sienne, qui n’a pas commis le crime. Mais elle se sait coupable car elle a tout fomenté, pour que Macbeth respecte son destin annoncé par les trois sorcières. Pas moins sorcière, Lady Macbeth glisse dans la folie, elle se lave compulsivement une tache imaginaire sur des mains qui n’ont rien fait, elle finira par  se suicider débordée par la culpabilité.

Se laver les mains sans cesse et ostensiblement, les présenter propres de toute tache représente bien la quête d’une innocence depuis Ponce Pilate jusqu’aux mesures sanitaires contre le Coronavirus, en passant par Lady Macbeth. Dans nos esprits le lavage des mains est le geste du fautif, du criminel ; l’enfant doit se laver les mains puis les présenter à sa mère culpabilisante avant de se mettre à table ou simplement à première demande. Car il y a un déjà-là : nos mains sales.

C’est donc le sentiment de culpabilité fondamentale, inscrit en nous dès l’enfance qui se retrouve titillé par ces petits flacons de gel ostensiblement et continuellement utilisés. Cette pratique nouvelle justifiée par un danger invisible nous est imposée, comme un nouveau rite commandé par une autorité sachante. Et si l’injonction de se laver les mains n’avait pas suffi à nous plonger dans le théâtre intime de notre culpabilité, il aura fallu que la séquence suivante soit le confinement. Après lave-toi les mains, on a entendu retourne dans ta chambre. Pire : tu n’as pas su respecter consciencieusement les directives de l’ablution purificatrice, te voilà enfermé chez toi.  Sur la scène de notre inconscient, nous voilà punis après avoir été grondés. Évidemment ceci ne fut pas intentionnel, cette histoire de culpabilité ne décrit que le traitement par nos psychés dans l’après-coup des événements vécus; personne n’a projeté de nous infantiliser. Mieux : Macron a pris le parti de parler de guerre dont nous serions chacun un soldat responsabilisé. Mais le mal est fait et les ruminations mentales s’embrasent. Devant un danger qui émerge subitement, invisible et mortel, les psychés s’emballent. Rien ne peut nous demeurer mystérieux. Les choses doivent être expliquées, la chaîne de causes à effets doit être connue, et si seul le hasard en apparaît la cause muette, nous inventerons un autre mobile à cette catastrophe. Face à cette menace contingente, nous n’avons qu’une réponse inconsciente, celle dégainée déjà lorsque enfant, nous ne savions expliquer la peur : nous nous proclamons responsables.

Décidément tout est fait pour lancer la machine à culpabiliser.

Alors pour soulager un peu leur inconscient coupable, certains adhèrent aux théories les plus fumeuses qui se répandent sur le net. Sur l’origine de cette peste du 21é siècle en particulier : ce sont le pangolin, les chinois, les mangeurs de viandes, le réchauffement climatique, l’institut Pasteur, le capitalisme, la globalisation, les émigrés. Par un déplacement de culpabilité, toutes les haines faciles y passent, y compris contre les Juifs qui empoisonneraient les puits palestiniens. Et si cela ne suffit pas le déplacement se retourne vers la divinité. Les millénaristes, eschatologistes, collaposologues ravis ont repéré leur nouvel Armaguedon. Même Mélenchon, furieusement laïciste invente sa moulinette religieuse, il voit dans l’épidémie le signe d’un grand soir.

Une religion se met en place par cette superposition du réel, de l’imaginaire et du symbolique. L’empilement du réel de l’épidémie et de nos imaginaires survoltés se synchronise avec le discours de la catastrophe. La peur déclenche la culpabilité inconsciente et oblige à une verbalisation consciente. On hallucine un projet d’une nouvelle société ou de la fin de monde. On rejoue la création du monde avec sa faute originelle. On envisage l’effondrement du monde. Freud aborde la fin du monde comme une fiction infantile en utilisant le mot de Catastrophe. La Katastrophe serait la fin du complexe d’Oedipe, la perte de cet aménagement commode et essentiel à la peur de la castration, à la peur de notre mort.

Ceci posé, comment traverser l’épreuve en conscience et comment ne pas sombrer dans une anxiété au-delà du nécessaire?  Une première réponse pourrait s’inspirer de la procédure mise en place par les autorités. Car nous signons nous-mêmes le mot d’autorisation de sortie, nous ne nous découvrons aliénés à aucune autorité, aucune divinité. Nous sommes responsables à certains égards de ce qui nous advient. Une autre réponse, précieuse (que les personnes en psychanalyse comprendront mieux que d’autres) sera de se souvenir que le virus n’a aucune intention, que sa venue n’a aucune cause autre que le hasard au sein d’un univers flou, qu’il ne vient à nous avec aucun message ni manifeste politique, qu’il ne vient pas pour nous gronder ou nous punir, car il ne nous saisit que pour ce que nous sommes pour lui : une masse de matière biodégradable.  Or nous sommes bien plus !

L’épidémie terminée, nous reprendrons nos vies et nos disputes. Certains réclameront un hôpital public plus puissant, d’autres une responsabilisation individuelle plus forte.

Entre-temps, respectons à la lettre les directives communes.

Photos Macbeth, de William Shakespeare par Stéphane Braunschweig, avec Adama Diop et Chloé Rejon ©ELIZABETH CARECCHIO

 

Le pervers narcissique


a72e7769b75e749d421d27ff46b2b8baPour Racamier, l’inventeur du concept dans les années 80, la perversion narcissique est une organisation durable caractérisée par la capacité à se mettre à l’abri de ses conflits internes, et en particulier du deuil, en s’étayant narcissiquement au détriment d’une autre personne pris comme sujet objectivé et manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir. Elle serait donc une structure psychique au sens de la psychanalyse. Pour la clinique, l’élément relevant est ainsi : il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on espère seulement s’en sortir indemne car les relations avec un pervers narcissique (PN) sont nocives. Pour la clinique encore, la notion a tant cannibalisé le discours de certains analysants qu’il ne s’agit plus de se demander si le PN existe, mais plutôt de comprendre ce qui se joue autour de cette notion branchée. Peu nous importe de constater que le PN n’est pas une nosologie puisqu’il s’agit non de ‘guérir’ le malade mais ses victimes. Peu nous importe de savoir si le pervers narcissique prouve son existence par la portrait des dégâts que lui créditent ses autoproclamées victimes. Peu nous importe au fond s’il la prouve, dans l’au delà d’une argumentation ou d’une réfutation de la preuve ontologique, par une reconnaissance apportée par un désir des victimes ou des médias. Peu m’importe car je pose ici, parodiant Feuerbach et afin de m’y intéresser sans réserve que la femme [1] créa la perversion narcissique à son image.

Les deux notions freudiennes de la psychanalyse qui se conjuguent dans ce concept sont la perversion et le narcissisme.

La perversion

Freud définit la perversion en décrivant et recensant les aberrations sexuelles. La perversion est définie comme une action déviante. Les perversions concourent chez l’enfant à l’élaboration de la sexualité. Elles collaborent à son apprentissage et de l’objet sexuel et de ses modalités de saisie et d’appropriation. Un simple baiser, en détournant la sexualité de son but naturel est déjà une perversion. Les préliminaires sont à l’âge adulte autant de résidus des perversions de ce pervers polymorphe que nous étions enfants. Tout est pervers au fond. Cependant la perversion comme trouble pervers rapporté à une personnalité perverse est cette inclination compulsive et répétée à détourner les choses de leur vraie nature en vue de mettre en place un mécanisme de défense, c’est-à-dire un phénomène psychique qui vise à éviter une souffrance interne.

Cette inclinaison compulsionnelle est un marqueur de la nature perverse en tant qu’elle utilise l’autre comme une chose, comme un instrument ou un support, en vue d’extérioriser et de projeter sur lui ce qui est considéré comme insoutenable ou déstructurant pour l’individu. Le pervers utilise ce dispositif mental afin de se prémunir de l’intolérable. L’origine de cette utilisation destructrice de l’autre est donc axiomatisée par le pervers comme un aménagement défensif, projetant sur un mode paranoïde sescontradictions internes et les douleurs associées qu’il refuse de ressentir. Lorsque ce mécanisme tend par ailleurs à valoriser l’égo, à étayer l’image extérieure de soi, Racamier propose de parler de perversion narcissique. Toutefois, une perversion a toujours un versant de réparation narcissique. Par exemple, l’ acte, ou son projet, d’imposer à l’autre d’une relation sexuelle au détriment de sa volonté et à l’encontre de son désir propre est une perversion, et aussi un trouble farouche du narcissisme et de l’empathie en miroir. À ce titre, nous serions tous des pervers narcissiques en puissance. Uniquement, le passage à l’acte, sa répétition, et le recours quasi exclusif à ce dispositif estampillent le PN.

À sa source, la perversion est un fonctionnement défensif, utile à tout un chacun. Néanmoins, chez certains, ce mécanisme s’installe comme structure en ce qu’elle leur permet d’éviter la souffrance psychique, l’angoisse, les épisodes de pertes (deuils, vieillissement, maladie, mort…) ou la remise en question de soi-même. Plus ce mécanisme est utilisé, et plus il se renforce, car l’utilisation de l’autre comme instrument et objet de sa perversion prive la personne perverse d’un retour affectif structurant. Nous sommes tous des pervers épisodiquement, mais dans la perversion narcissique décrite par Racamier, la dimension antinarcissique, cette empathie oblative qui vient naturellement compenser nos penchants égocentriques est devenue inopérante : elle aurait disparu, se serait effacée. Le pervers narcissique a paradoxalement besoin des autres et de leur empathie mais il besogne avec tant d’application à les rendre ustensiles pour échapper à sa conflictualité interne qu’il gomme le rapport humain. Un trouble de la personnalité narcissique a habituellement comme destin d’être compensé par une pulsion inverse. Dans le cas de la perversion narcissique, cette pulsion inverse devient imperceptible. La perversion est une antirelation dans laquelle l’autre est objectivé. Le PN colonise la pensée de l’autre sans se laisser empiéter.

Le narcissisme

Le narcissisme est le fondement de la confiance en soi. Lorsqu’elle est défaillante, lorsque la grande fragilité du sujet est un chantier à ciel ouvert, alors le terme peut désigner l’importance excessive accordée à l’image de soi. Le trouble du narcissisme chez le PN est un intérêt excessif pour soi, pour l’image de soi, associant survalorisation de soi et dévalorisation de l’autre, habituel chez l’enfant, courant chez l’adolescent, compensatoire chez l’adulte. Son corolaire est une tentative d’annulation de l’autre, concurrent insupportable. Le jeunisme de certaines mères, pratiquant la chirurgie esthétique est un trouble narcissique souvent délétère pour leur fille. Si la mère est la jeune, alors où est la fille, sauf à être un objet négligé ou annulé par la mère, soit pire, à être un objet requalifiant la mère par une validation forcée et une complicité tout aussi imposée qu’artificielle.

 Pourquoi ca marche

Mon propos ici ne sera pas la nosologie de ce néosyndrome, mais plutôt de comprendre pourquoi tant de patientes sont confrontées à des êtres aussi nocifs. Car il m’est toujours étrange de voir des personnes tombées dans le panneau, de devenir pour certaines avec autant de facilité des victimes consentantes, jusqu’à glisser lentement faire une dévalorisation de soi même de nature mélancolique, ou le moi est devenu selon l’expression de Freud pauvre et vide.

La perversion est un déni :

Chez le PN, le mécanisme inconscient est le déni de la castration. Et ce refus d’admettre la différence des sexes opère chez lui un clivage. Dans la vie sociale, le PN se comportera souvent comme un citoyen, un hôte, un invité ou un employé modèle et exemplaire tandis que dans sa vie sexuelle et sentimentale il ne pourra atteindre ce qu’il désigne comme sa jouissance qu’à certaines conditions qui lui sont propres. Si ces conditions entrent en conflit avec les lois sociales, il sera tenté de les transgresser ; et si ses conditions entrent en conflit avec les voies de plaisir de son partenaire, il sera tenté égoïstement de pratiquer la manipulation avec la plus grande mauvaise foi, le déni se combinant malicieusement avec le biais paranoïde. On aura compris que le clivage du PN rend son piège diabolique pour la victime. En couple avec l’homme socialement le plus charmant qui soit, il est incongru de se plaindre et ainsi de dévoiler ce qui se passe au sein du couple, car les proches s’étonneraient ; la souffrance se conjugue avec l’isolement. La situation vectorisée par la solitude se consolide.

La perversion féminise :

Pour Freud, la grande différence entre le pervers et le non-pervers, c’est que le premier reste fixé dans son développement à la question de la non-différenciation sexuelle et que, d’une certaine façon, il a besoin d’y croire pour jouir. Aussi, chez lui ilya une grande porosité psychique entre le masculin et le féminin, et son versant féminin opère sans cesse. Ceci explique que certains PN choisissent dans leur panoplie des femmes mariées pour assouvir par un édifice secret une homosexualité latente où le mari de leur victime joue son rôle sans le savoir sur la scène de leur Oedipe inversé. Par cette féminisation, la victime a un lien très robuste avec lui, car si elle l’aime c’est qu’elle aime ce morceau de la femme qu’elle repère inconsciemment chez lui. Ce bord féminin du PN que sa victime va aimer lui donne la promesse d’entrevoir ce qu’elle recherche de son propre féminin. Cette féminité qu’elle pourchasse l’attache par une corde imaginaire telle une proie. Elle ne peut le quitter, car le quitter serait se quitter elle-même.

La perversion est étrange :

Joyce McDougall interroge la perversion comme création d’une néosexualité, cette nouvelle sexualité se fonde sur une scène primitive sans cesse réinventée. Là où Freud présentait des défenses perverses spécifiques relativement à une situation œdipienne, elle insiste sur la sexualité archaïque venant protéger le sujet fragile, écrasé par une position dépressive foncièrement défaillante. La perversion se déguisera en polyamour, en donjuanisme, en réalité se fait écho d’un manque, d’un manque historique, ancestral pour le sujet. Ce manque en réactualisant le refoulement primaire, cherche à disqualifier l’origine du sujet et le sujet lui-même. Le PN semble venir d’un monde d’avant lui même, extraterritorial dans le temps et l’espace, un monde où l’on ne meure pas. C’est son aura. Devant cette étrangeté fascinante, la victime, goutant le parfum enivrant d’une transgression, ne sait quoi penser et cette sidération la fige encore un peu plus.

La perversion est menteuse :

Le PN a recours à la manipulation, c’est son indispensable. Il a pour cela deux énormes atouts. D’abord il consacre, tel un drogué, toute son intelligence à cette manipulation, et ses mots, sa rhétorique au service de son dessein flatte un peu plus sa victime. S’autorisant tous les mensonges, il saura dire les mots qu’il faut au moment qu’il faut. Mais le deuxième est plus grand atout du PN est qu’il n’aime personne, encore moins lui-même. Et c’est parce qu’il ne connait pas l’amour et qu’il se fait aimer par des femmes qu’ils n’aiment pas que sa force de manipulation est absolue. Son désir condescend au plaisir physique sans amour. Il a traversé un tabou qui lui donne une allure d’extra terrestre (ou de prince charmant !) : il sait dire je t’aime sans aimer. La victime ne peut se désister de ce tabou. Elle restera pour attendre, vainement, réparation.

La perversion fait mal :

Le PN ne se contente pas de déposséder la femme de sa subjectivité, la rendant objet dans sa névrose narcissique, il l’accompagne dans cette douleur. Il caresse une femme inquiète, suspicieuse dans le sens du poil, i.e. dans le sens de son sentiment de culpabilité. Quant à son souffre-douleur, elle convoque son masochisme et savoure chaque mortification comme un moment magique d’abandon total au désir de l’autre. Une analysante me confiait que sans ça elle ne sent rien. Ce que le PN réussit le mieux au fond est de faire croire à sa victime qu’elle vit, que tandis que lui se consacre à la survie de son moi cacochyme, elle est projetée par son truchement dans la vie, et cette suppléance sur le mode hystérique est certainement sa carte maitresse. Elle restera de peur que les deux s’écroulent dans l’ennui.

La perversion est multiple :

La perversion est toujours ambivalente. Puisqu’elle concerne la pulsion, la perversion est par essence ambivalente. Le voyeurisme appelle l’exhibitionnisme, le masochisme le sadisme. Chaque perversion a sa face active, sa face passive. Le pervers narcissique appelle la perverse narcissique comme une complémentaire de son penchant. Il ya donc des couples dePN où l’appariement est parfait. Le PN déclenchant la perversion de sa victime l’infantilise. Elle reste parce que la décision de partir est interdite à cet enfant qu’elle est devenue.

La perversion est futée :

Il reste enfin à dédouaner les victimes en les incriminant. Le PN a cette qualité de savoir choisir ses victimes. Il repère les failles narcissiques pour les boucher par le logiciel qui consiste à l’aimer. Il repère les femmes imbibées par le sentiment de culpabilité de leur névrose et de leur angoisse de castration pour les précipiter dans sa transgression. Dans le meilleur des cas, il souffle à l’oreille de l’inconscient de sa victime – tu ne peux t’aimer sans m’aimer d’abord, dans le pire des cas, il s’adossera sur une érotomanie pour transformer sa victime en pantin dans un système sectaire réduit à deux. Elle ne part pas persuadée que sans lui elle n’est plus rien.

En résumé, la perversion narcissique est une guerrière polyarmée. La combattre sur un flanc ne préserve pas la victime d’être attaquée par une autre arme sur un autre flanc. Le chemin est long de la désaliénation et j’ai souvent assisté à des guerres gagnées contre un PN aussitôt remplacé par un autre, son Ménechme. Toutefois, le chemin de la libération du PN parce qu’il est le chemin de l’affranchissement au discours de l’autre, constitue l’être pensant. Ce chemin est pour beaucoup de femmes une odyssée, un pèlerinage vers soi même. Peut-être qu’on ne nait pas femme, mais qu’on le devient par le truchement du PN. Aussi long et douloureux, ce chemin permet l’avènement d’une liberté de conscience jamais atteinte autrement. Il faut s’exonérer puis se débarrasser du pervers narcissique, car, nuisible, il ne sert à rien, … du moment qu’on s’en sert.

 

[1] je me limite dans cet article aux pervers narcissiques hommes et hétérosexuels.

L’homme Aura*


David Rofé-Sarfati Séminaire d'été
(* ce texte est le verbatim de mon intervention au séminaire d’été 2013 d’Espace Analytique.) 

Je vais, quant à moi vous parler de L’homme Aux Rats. J’ai utilisé les notes de Freud plutôt que sa présentation de cas éditée une première fois en 1909. C’est un ouvrage, édité en 1955,  qui s’appelle en français L’homme aux rats, journal d’une analyse. Il n’a été édité en allemand qu’en 1987 sous le titre Notes originales sur un cas de névrose de contrainte : l’homme aux rats. Le manuscrit original de notes avait été confié par Anna Freud à Daniel Lagache qui a travaillé à la première édition en France. Daniel Lagache meurt pendant les travaux de traduction, et cet ouvrage extrêmement précieux et contributif, lui est dédié.

Moins de 4 mois et demi pour la cure d’un obsessionnel. On peut raisonnablement se demander pourquoi nous passons aujourd’hui si longtemps avec ces mêmes patients.

Cela tient, peut-être à magie de Freud. Et l’autre magie serait la vitesse du diagnostic. Dès la septième séance, Freud abandonne le verbatim exact des séances, car il a déjà et la structure et les fantasmes et l’équation et les énoncés de la névrose de contrainte. Freud est un analyste impatient, car, on le sait, sa passion est ailleurs.

Il n’empêche. Mon interrogation aujourd’hui sera de comprendre ce qui a permis à Ernst de se sentir guéri.

Je rappelle rapidement le cas ; Ernst Lanzer est le quatrième enfant d’une fratrie de sept. Ernst s’entend très bien avec son père. A l’adolescence, il commence à avoir des pensées obsédantes qui associent et les premiers émois érotiques notamment la masturbation et  la peur que son père ne meure. En 1897, il débute des études de droit.  L’année suivante une employée de l’entreprise où il travaille lui demande si elle lui plait. Il répond de façon évasive ; L’employée se suicide et Ernst se voit confirmé dans l’idée angoissante que les pensées peuvent tuer.  Il tombe amoureux de Gisela Adler, une cousine pauvre et maladive. Ernst se surprend à penser que si son père venait à mourir, il aurait assez d’argent pour épouser Gisela. Son père meurt six mois après jetant le fils, dans une intense culpabilité. Il devient un temps intensément religieux et, tout en étant assailli de pensées suicidaires, il obéit à des rites censés empêcher la réalisation de ses horribles pensées. (par exemple Ouvrir la porte pour faire entrer le fantôme de son père puis se masturber devant un miroir, s’infliger des longues séances de course à pied sous le soleil, réciter une prière avec la formule (propitiatoire et) expiatoire  gigelsamen gisela+amen et gisela +samen (semence).

En 1906, il subit une cure d’hydrothérapie, en 1907, il obtient son doctorat après 10 ans d’études. En aout 1907 pendant des manœuvres militaires il perd son lorgnon, demande à son opticien à Vienne de lui en envoyer un autre par retour de courrier en contre remboursement, lorsque le  paquet arrive une personne avance l’argent  pour ernst et c’est le début de toute une suite de comportements et de ruminations obsessionnels. Cet événement pousse Ernst à consulter et c’est ainsi qu’en octobre de la même année il commence une cure avec Freud.

Au premier entretien,  Freud lui pose les conditions de la cure.  Ernst dit qu’il doit d’abord en parler à sa mère, il  revient le  lendemain et accepte. On repère ici au regard du principe de suppléance, que Freud est intronisé par la mère dans le transfert comme le père.

Le transfert est solide, mais ne concernera que le versant paternel.

Ernst raconte à Freud ses fantasmes sexuels de l’enfance avec Mlle Rudolf, avec Mlle Paula.

A peine Ernst avoue ne plus se souvenir du  prénom de Mlle Rodolf, patronyme, mais aussi  prénom masculin que Freud identifie  Ernst comme homosexuel.

Ernst des 6 ans développe l’idée que ses pensées coupables sont magiques, elles peuvent faire que quelque chose arrive. Elles font même que quelque chose doit arriver, dit-il.

Par exemple dit-il que mon père ne vienne à mourir. L’exemple est la chose même, annote Freud. Ernst est obsédé par la peur que ses pensées coupables tuent son père.

Dès la deuxième séance, Ernst s’interrompt, se lève et prie Freud de lui faire grâce, de lui faire grâce de la description des détails du supplice des rats. On aura compris qu’il s’agit de lui faire grâce aussi du sentiment de culpabilité et donc du plaisir refoulé. Dans une crise, qu’on pourrait qualifiée d’hystérique, il demande grâce à Freud, à ce père transférentiel,  à ce  maitre,  à celui qu’il reconnaît déjà comme capable de lire et de contrôler ses pensées et de l’absoudre de ses pensées. Freud devient de puissance divine. Le verbe allemand est « bitten » qui veut dire demander (qui se dit plutôt fragen) mais aussi prier. Ce que je propose ici est diffèrent de la puissance accordée au psychanalyste constitué en tant que sujet supposé savoir, cette puissance est supérieure en cela qu’elle se place à un endroit nouveau, à une place où on juge et où on absout, à cette place, au fond, où on s’autorise. Je rappelle que Freud comme Ernst sont juifs et partagent le signifiant dieu dans son énoncé dieu juste et miséricordieux, un dieu donc qui juge et qui pardonne, énoncé qui d’ailleurs est aporique et donc avec un reste.

Un dieu très humain aussi, car  incarné puisque c’est ce même ce dieu, Freud, qui  souffle le mot ‘l’anus’ à l’oreille de Ernst. Un dieu corporalisé et jouisseur. Un dieu qui jouit avec Ernst ou qui jouit seul. Aujourd’hui, nous aurions les plus grandes réserves à proposer ce mot en séance (l’anus) à la place de notre analysant, du moins lors des premières séances.

Ernst raconte ensuite son obsession du remboursement du paquet postal et la contrainte et le serment qu’il élabore. S’il ne procède pas au remboursement dans les mains même du lieutenant David, il arrivera quelque chose, toujours la mort du père.

Freud lui explique (séance 3) longuement et avec application, tel un professeur ou un gourou,  comment une contrainte fonctionne mentalement. Une analyse possède toujours un versant didactique, mais ici Freud pense à la place de son patient. Il  lui explique par exemple que le raffinement particulier de la maladie tient à sa ruse. En repérant cette ruse, Freud la déjoue (ce passage est retiré du cas présenté). Freud se présente à son patient comme plus fort que la névrose, et plus fort que la jouissance de l’analysant. Il se place au-dessus de la jouissance du parlêtre sur le divan, Il se place à la place de l’analysant. La jouissance de Freud, du professeur Freud, se pose en concurrent de la jouissance de son analysant.

De la même façon, lorsque Freud lui fait remarquer ‘je ne suis pas cruel  moi-même’ Ernst réagit en l’appelant ‘mon capitaine’ Il complimente discrètement Freud tout en se plaignant de l’incompréhension des médecins. Je décode l’échange ainsi : Freud lui dit ‘je ne jouis pas de toi (par ma cruauté)  et Ernst lui réponds – mais si capitaine jouis stp et je t’en remercie. Un capitaine étant d’un grade au-dessus de lieutenant, il lui dit même : jouis plus fort !

Quatrième séance, Freud lui fait ni plus ni moins un cours de psychologie. Il lui explique : il y mésalliance entre le contenu de la représentation et l’affect donc entre le motif du reproche et son ampleur. Ainsi il rassure Ernst ;  il n’est pas un criminel il n’a pas tué son père. Freud l’absout à nouveau. Freud est encore le Dieu de miséricorde.

Cinquième séance est un échange entre le maitre et l’élève. Ernst tente d’utiliser un concept qu’il a dû apprendre de lui-même : la désagrégation de la personnalité. Freud lui explique l’inconscient et la différence entre la transgression des lois morales personnelles et la transgression des lois morales extérieures.

Mieux !  Lorsque Ernst demande à Freud, s’il peut se débarrasser de l’idée de l’au-delà, idée qui par définition ne peut être réfutée logiquement,  Freud ne conteste pas la difficulté cependant qu’il rassure son patient sur la puissance de la psychanalyse. Seul un dieu peut émettre une telle certitude. Un dieu qui barre l’idée de l’au-delà du divin. C’est quand même un comble.

Au fond, ma proposition est double, Ernst ne peut quitter sa névrose en 4 mois de traitement. Toutefois une proximité avec la pensée et la jouissance de Freud, d’un Freud divin, lui assure une gestion de son angoisse par un aménagement sur 2 dispositifs  intriqués, la métonymie et la métaphore. Mais avant de pousser plus loin, je veux d’abord évoquer le trauma.

Freud repère très tôt chez Ernst une idéalisation des hommes et une forte homosexualité latente. En ce qui concerne le trauma,  question centrale dans les névroses, à cette époque-là déjà, la théorie du trauma infantile est abandonnée par Freud. Il n’y pas de trauma autre que celui imaginé, choisi et dans le même temps refoulé par le sujet. Le trauma n’est pas saisissable sauf  par sa trace, par ses indicateurs. Le trauma, réel ou imaginé, est dépisté par les fausses croyances, les associations et les identifications.

Chez Ernst, Freud repère deux associations de signifiants :

Ernst ne fait pas de différence entre RATTEN (les rats) et RATEN (les paiements partiels), il condense les deux mots.

Une autre association s’est produite chez Ernst entre ratten et heiratten (se marier)

Par ailleurs, l’homme aux rats s’identifie à son père lui aussi militaire.

On voit comment tout ceci est mis en jeu dans le serment obsessionnel de Ernst à procéder au remboursement du lorgnon et comment cet épisode qui l’emmène à consulter dit et  exprime le trauma.

Freud, se positionnant hors transfert renseigne son patient l’instruit, … mais du même coup bouchonne toute perlaboration.  Il lui refuse la névrose de transfert thérapeutique. Freud nous le dit simplement et sa surprise signe son échec : « comment s’expliquer que le malade informé de l’évènement traumatisant se comporte comme s’il n’avait rien appris de nouveau ? »

Sans névrose de transfert, Ernst démuni compose avec ce qu’il peut.

Si on reprend les deux outils donnés par Lacan de lutte contre l’angoisse, la métonymie et la métaphore, Ernst fait au mieux. Il s’imagine comme il est imaginé, imaginé par Freud.

Premièrement, il est imaginé et s’imagine comme métonymie du phallus de Freud :

La proximité si intime avec Freud et sa pensée, l’extraterritorialité céleste du cabinet de Freud convainc Ernst qu’il est le signe du phallus voire le phallus lui-même. Je parle du phallus phallycisant Freud. Alors qu’il vient de finir ses études Ernst en bon soldat du professeur Freud se fiance puis se marie avec Gisella Adler, respectant à la lettre les indicateurs de sortie de névrose selon Freud : aimer et travailler. C’est toutefois un artéfact.

Deuxièmement, Ernst s’imagine comme une métaphore.

Ernst s’imagine comme la métaphore de la psychanalyse, la métaphore du père transférentiel Freud. Le cas est édité, Ernst reçoit un hétéronyme, l’homme aux rats, Son histoire, son anamnèse et l’histoire de sa cure contribuent à l’histoire de la psychanalyse, participent à la grande histoire de la psychanalyse et concourt à l’aura de Freud. Sa chance en quelque sorte aura été de ne pas survivre à Freud, puisqu’il est tué à la guerre. A la mort de Freud, selon ma proposition, l’homme aux rats aurait perdu les deux étayages de son moi : un étayage par sa mission de phalyciser Freud, et un étayage par sa mission d’étayer Freud lui-même.

Comme une confirmation Freud écrit à Jung en 1909 qu’il a rencontré son ex-patient et que ‘l’endroit où il est encore accroché s’est distinctement montré dans la conversation’.

Freud n’est donc pas totalement dupe sauf à occulter cette non guérison, tant ce cas de névrose obsessionnelle aura rempli son œuvre : nous apporter de la façon la plus intime les découvertes de Freud et nous permettre ainsi de nous glisser dans sa pensée pour conduire nos cures.

Merci.

Auto Thérapie de couple


quai-des-brumes-1938-08-gVous vous querellez dans votre couple. Votre implication dans cette relation est si grande si riche et si complexe que le challenge consistera  à assurer à cette dispute une fonction méliorative.

Voila dix règles simples à respecter.

1. La première règle est de choisir le  bon moment et le bon endroit. Le bon moment sera un moment choisi ; il est essentiel que cette querelle ne débute pas au plus fort de votre colère. A chaud votre esprit  cherchera plus à calmer votre tension que d’élaborer ce que vous avez à dire. Au moment opportun, à intervalle de votre ressenti, vous  serez dans un endroit où vous pourrez parler ouvertement et où rien ne viendra vous déranger car une dispute doit durer et ne  se finir que lorsque les choses sont dites, qu’est atteint  le moment où les mots deviennent inutiles. Vous choisirez un endroit où vous pourrez vous asseoir l’un en face de l’autre, avec un contact visuel fort. Vous éviterez les querelles par téléphone ou pire par sms,  car sans contact visuel, les mots s’extrémisent, les positions se radicalisent.

2. Évitez les mauvais départs. Évitez  le dénigrement, le sarcasme ou les mots cruels. Si vous commencez à blâmer ou à insulter,  votre partenaire va chercher  à se défendre plutôt que de soutenir vos besoins et sentiments. Essayez plutôt de commencer par un compliment, rappelant  ce que vous appréciez chez votre partenaire. D’ailleurs, cette dispute reste la preuve et le rappel que  vous êtes attaché à cette relation et que vous avez à cœur qu’elle réussite,  qu’elle s’amende vers le mieux. Commencez par expliquer calmement comment le conflit vous affecte, comment ce grief blesse vos sentiments, vos valeurs, vos rêves, vos envies.

3. Ne pas essayer de convaincre votre partenaire que vous avez raison. Au lieu d’essayer de vaincre à force d’arguments, essayez d’obtenir de votre partenaire la compassion nécessaire à vous comprendre. Ne rabâchez pas les détails et les faits mais parlez à la première personne et décrivez vos sensations. De ce lieu de l’empathie, votre partenaire pourra mieux vous entendre. Si la conversation dégénère, n’oubliez pas de dire à votre partenaire que vous reconnaissez que votre point de vue n’est que relatif et partiel.  Votre vérité n’est pas toute la vérité.  Votre vérité  reste intriquée à sa vérité. Faites d’abord l’effort  de comprendre, pour  ensuite cherchez à être compris.

4. Disciplinez-vous pour vous calmer avant de commencer à parler. Bien que crier reste supérieur aux réponses allusives ou  évasives,  les cris ajoutent  au problème et alimentent  le conflit. Les cris nourrissent la colère. A gros traits,  quand vous êtes en colère, vos capacité de raisonnement se bloquent, et il devient plus difficile voire impossible et de résoudre les problèmes et de vous exprimer clairement. Combien plus graves seront les conséquences de la colère, que les causes de celle-ci.

5. Ne généralisez pas. Ne dites pas: – Tu fais toujours ça. Tu dis toujours ça. Ces généralisations ne font qu’aggraver l’état émotionnel de votre partenaire rendant vos arguments  plus imprécis et donc moins crédibles. Soyez psychologue,  limitant votre propos à l’exposé de l’événement spécifique  et récent qui vous  tracasse.

6. Je crois que presque toutes nos leçons de vie sont des leçons à apprendre à mieux aimer et être aimé. Tolstoï a écrit : tout ce que j’ai appris, je l’ai appris par ce que j’aime. Si votre partenaire est en colère contre vous, repérez dans  sa colère une plainte, une demande d’amour. Votre partenaire est bouleversé et blessé, tout simplement parce qu’il voit dans ce que vous avez dit ou fait le signe d’un désamour. Sa colère doit être comprise à travers ce prisme.

7. Décrivez vos émotions. Si vous êtes en colère contre votre partenaire, nommer les émotions exactes que vous ressentez.   Une fois que vous avez nommé une émotion négative, renommez-la avec un esprit positif. Remplacez chaque émotion négative avec l’un des mots suivants: l’acceptation, le pardon, l’abandon, l’empathie, la chaleur, l’amour, la compréhension. Contemplez ce mot, il deviendra comme  un mantra, comme le signifiant primordial où viendra s’étayer et se  trianguler  votre relation de couple.

8. Apprenez à écouter l’autre en vous forçant à vous taire, en vous forçant à ne pas répondre de façon impulsive. Le débat en gagnera en clarté si vous vous accordez du temps avant de réfuter et même si vous prenez le parti de ne pas ergoter sur tout. L’autre a aussi raison, souvent.

9. Evitez  les gestuelles nerveuses, dénigrantes. Évitez les bras croisés, l’œil ricanant; n’oubliez pas que vous parlez à la personne que vous aimez.

10. Enfin, clôturez cette conversation difficile en évoquant les souvenirs communs, les bons moments que vous avez partagés et les qualités que vous aimez chez votre partenaire. En rappelant ces souvenirs vous réanimez les affects positifs en désamorçant les ressentis négatifs.

En respectant ces règles simples fondées sur l’amour, l’empathie, le respect, l’oblativité et la vertu, chaque querelle, grosse d’un avenir meilleur,  éloignera la rupture, car au fond, que redoutons nous d’autre que d’être abandonné.

Thérapie de couple.


Couple-in-BedDans un couple ou une dyade, il en va des griefs comme des deuils. Et deux vérités, aussi  légitimes qu’incompatibles cherchent à s’annuler l’une l’autre. Lorsqu’une relation de couple semble blessée, je vous aiderai à rétablir le dialogue et la communication nécessaires pour poser et peut être résoudre les conflits.

A savoir  avant de prendre rendez-vous : La démarche d’introduire une tierce personne dans la relation, le psy,  se fait le plus souvent lorsque le couple est dans l’impasse et que la communication se fait difficile, chacun reproche à l’autre d’être la cause de sa souffrance et se voit en victime. Introduire ce tiers va alors permettre de rétablir la communication, ainsi chacun peut s’exprimer, et expliquer sa vision au sein du couple.  Il n’est pas question de déterminer qui a tort ou raison, mais d’arriver a gérer les conflits en rétablissant une communication et une harmonie dégradées. Il peut arriver que les partenaires ne se reconnaissent plus dans l’entité (ses codes, ses habitudes, ses règles) du couple. Il est plus question des insatisfactions au sein de la relation et moins de se focaliser sur les insatisfactions et griefs porté sur l’autre, une interprétation est faite permettant de comprendre les mécanismes des conflits, d’y intervenir et donc d’avancer. Si l’un des deux partenaires refuse de participer à la thérapie, inutile d’insister, il faut que les deux participants soient animés par la même volonté de dépasser cette crise, et de réussir à sauver leur couple. La durée de la thérapie sera différente selon les difficultés rencontrées au sein du couple, variant de quelques jours, à quelques semaines, voir plus.

Homoparentalité I


Qu’est ce qu’une table ?

C’est un plateau avec quatre pieds. Il y a la table basse, la table ronde, la table à repasser,  il y a la table de la salle à manger de notre enfance et la table de multiplication de l’école primaire. Il y a toutes sortes de tables et chacun de nous en connait plusieurs, toutes différentes. Nous avons chacun  la nôtre,  les nôtres.Nous sommes tous d’accord sur une seule chose : sur ce qui n’est pas une table. La table est ce qui reste lorsque nous avons retiré tout ce qui n’est pas une table.

Le langage constitue un système au sein duquel les mots se combinent et évoluent d’une façon qui s’impose à ceux qui la manient. Le destin de notre inconscient est de s’exprimer par ce langage, celui-ci témoignant de celui là.

Notre pensée articule les mots avec des images ou des concepts prenant en compte le contexte, notre bio et nos affects associés. Ce qui reste prédicatif et universel est le principe de différenciation entre la table et la non-table.

Il en va de la même façon, ô combien, pour le genre. La différenciation des sexes, entre féminin et masculin, est un invariant mental et l’irénisme inter- genres occupera ensuite notre psyché. Nous en avons tous fait l’expérience lorsque nous avons tenté d’interpréter un de nos rêves. Nous avons substitué tel personnage du rêve à notre mère, ou à notre père ou à notre conjoint, en associant par sexe.

Enfant, on m’expliquait que les garçons naissaient dans les choux.  J’ai refusé, pas dupe, cette explication, peut être  parce que je détestais les choux. Aussi parce que  j’avais intuité à regarder ma mère et mon père, que tout s’était passé par là.

L’angoisse de castration procède de cette différenciation des sexes et le complexe d’Oedipe n’est qu’une contingence d’aménagement. Sans cette peur de la castration,  la construction psychique échoue.

L’enfant adopté d’une famille homoparentale n’échappera pas à cette convention psychique.  Le biologique est un indépassable. L’enfant  n’acceptera sa condition que s’il s’approprie cette combine qui a consisté à faire intervenir une personne tiers dans sa conception. Ce tiers, au titre de la différenciation des sexes,  est incontournable à sa construction mentale.

Un enfant se construit par et pour  le désir de ses parents, il n’est d’abord qu’un projet porté par d’autres, son père et sa mère, eux-mêmes ayant été reconnus, soutenus  par un couple d’autres, la grand-mère et le grand-père. Que le père soit déficient, que la mère soit morte n’exonèrent pas l’enfant de ce schéma. Il se pense dans une lignée. Les enfants nés sous x (é)prouvent  cette claudication mentale.

C’est à ce titre que je ne crois pas à un enfant avec deux papas ou deux mamans, le tiers est furieusement capital. La nature est extrêmement réactionnaire sur ce sujet. Notre inconscient refuse non par moralité, comme nous le donneraient  à  penser les oppositions des églises, mais par substance. L’inconscient est amoral ;  lorsqu’il exige la différenciation des sexes, il ordonne que le monde réel lui soit intelligible, que ses fictions soient plausibles.

Il me semble.

Ferenczi, la psychanalyse autrement


Ferenczi, la psychanalyse autrement

de Luiz Eduardo Prado de Oliveira

Armand Colin, 2011

David Rofé-Sarfati

Voilà bien un livre indispensable à tout analyste et analysant. Je pensais lire une biographie de Ferenczi. Prado de Oliveira nous offre ici pas moins que l’histoire de la psychanalyse, une anthropologie clinique de cette discipline, de ce dont elle est faite, de ce dont elle procède.

Le dessein est de nous donner à voir que la créativité clinique est la vertu majeure du bon psychanalyste et qu’elle doit beaucoup au travail du génial et inventif Ferenczi.

Entre 1910 et 1930 Ferenczi est le psychanalyste le plus proche de Freud. Ils échangeront plus de mille lettres. Dans cette relation complexe qui se détruit un jour, s’élabore l’histoire du mouvement psychanalytique et une solide théorie de la clinique jamais achevée. Parallèlement à une « supervision mutuelle » les deux hommes dans un pilpul talmudique épistolaire poseront les différents concepts fondamentaux de l’association libre, du dispositif du divan, de la fréquence des séances.

Ferenczi sera le pionner d’un ensemble d’initiatives cliniques, dont l’analyse active qui aménage en même temps qu’en s’en exonérant les doutes soulevés par le double dispositif de la libre association et de l’attente flottante. Le lecteur découvrira le principe de l’adaptation de la famille à l’enfant et l’annonce des travaux de Mélanie Klein. Il verra aborder la relaxation, la confusion des langues entre adulte et enfant, l’amphimixie, l’autotomie, la bio analyse, le concept de l’élasticité de la technique psychanalytique.

A chaque fois, Ferenczi est le défricheur. La notion d’introjection, par exemple, s’invente chez Ferenczi, se voit incorporée dans le canon de la psychanalyse par Freud aidé d’Abraham pour mûrir chez Klein puis Lacan. Prado de Oliveira nous dévoile un Freud souvent buté, se sentant attaqué par un disciple brillant et contributif. Au fil des pages apparaît un Freud intégrateur, souvent chapardeur et un Ferenczi inventeur, concepteur, bousculant nos certitudes. Ainsi, les deux F vont fonder communément, par leurs pensées, leurs études et leurs querelles, la psychanalyse des origines et celle d’aujourd’hui.

Les querelles entre les deux hommes sur la technique active, sur la fin de l’analyse, sur le rôle du patient et de l’analyste, sur la dialectique entre injonctions pénalisantes et interdits appelant à la désobéissance, interrogent notre propre clinique.

Et la clinique, voilà ce qui intéresse Ferenczi. Lorsqu’il postule que le transfert est un phénomène généralisé, ceci nous « cause » encore aujourd’hui.

La psychanalyse n’apparaît plus comme la création du seul Freud mais comme une création sédimentée chez Freud, et où l’apport des recherches d’un Ferenczi à la curiosité insatiable, avide de connaissance et en proie à sa propre névrose est prodigieux.

Ensemble, ils vont propulser la psychanalyse, qui acquiert les contours du génie inventif de Ferenczi. C’est ce que nous pouvons découvrir et redécouvrir dans le livre de Prado de Oliveira. Ferenczi, mort trop jeune aura su provoquer son maître de Vienne tout en le préservant. On se souvient de cette aporie rusée lancée par lui à Freud « J’ai raison puisque vous avez été mon analyste ». Qui d’autre aurait pu être l’analyste de Freud?