Publié dans Deuil, Psychanalyse

Le Ghosting (1)


Le Ghosting, fantomage, présentation :  Qu’est-ce que c’est, pourquoi ça fait mal et ce que vous pouvez faire pour y remédier

Qu’est-ce que cela signifie ?

Vous êtes en couple. Tout à coup, sans aucun avertissement explicite, votre partenaire  disparait. Aucun appel, aucun message aucun texto ni email, aucune connexion établie sur les médias sociaux, aucune réponse à aucun de vos messages. Votre partenaire sans avoir  quitté la ville de façon inattendue, sans une raison d’une urgence familiale, sans être mort dans un fossé quelque part a tout simplement mis fin à la relation sans se soucier d’expliquer ou même de vous laisser savoir. Vous avez été ghosté(e).

Qui?

Pourquoi quelqu’un choisirait-il simplement de disparaître de la vie d’une autre personne plutôt que d’organiser a minima  une conversation pour mettre fin à une relation? L’abandonné ne saura jamais avec certitude pourquoi il a été  ghosté(e). Bien que aucune études sur ce phénomène nouveau ni des recherches antérieures n’aient porté sur le type de personnalité, il est acquis que ces personnalités connaissent un rapport conflictuel avec l’attachement et son corollaire la rupture. Ces personnes évitantes sont réticentes à se rapprocher de l’autre en raison de problèmes de confiance et d’une peur-fascination pour la  dépendance à l’autre. Ils  utilisent alors des méthodes radicales de fin de relations.

La question de la perversion est posée sauf qu’une étude suggère que les personnes qui terminent leurs relations ainsi ont souvent été elles-mêmes ghosté(e)s, ce qui milite en faveur d’une explication du cote du trauma.  Le fantôme manifestement  sait ce que l’on ressent lorsque la relation prend fin de manière abrupte. Pourtant, il semble ne manifester  aucune empathie envers l’autre, ni  éprouver un sentiment de culpabilité.

Pourquoi?

Le ghost ne se limitent pas aux relations amoureuses, les amitiés et même les relations de travail peuvent se terminer par une forme de fantomage. Pour la personne,  le simple fait de s’éloigner d’une relation, voire d’une relation potentielle, constitue un moyen rapide et facile de s’en sortir. Pas de drame,  ni de questions embarrassantes; pas besoin non plus, et c’est là peut être le secret du fantôme, de faire face aux sentiments de l’autre.

Que faire si vous êtes ghosté(e)?

Le fantômage  fait très  mal car il est un rejet cruel. Cela est particulièrement douloureux, car il laisse la victime sans justification, ni conduite, à suivre. Elle reste seule face à l’assaut de ses émotions.  Elle voit se réactualiser en elle des anciennes peurs d’abandon ou de manque d’estime de soi, même si, en même temps,  le fait d’être ghosté la projette au premier plan de la scène.

Comment surmontez?

Malheureusement, il n’ya pas de solution miracle ni de conseil éprouvé  vers la guérison d’un cœur ghosté, mais il y a du bon sens. Évitant les appels ou les recherches sur les réseaux sociaux, la victime se met à l’abri  de faire resurgir des émotions douloureuses . À l’époque des réseaux sociaux,  le fantôme apparaîtra probablement sous différentes formes et, si tel est le cas, cette personne qui a maintenant physiquement disparu  est encore assez visible. Après avoir cessé de se torturer en examinant de vieilles photos, des textes sauvegardés, de nouvelles publications sur les réseaux sociaux et tout autre élément susceptible de rappeler le fantôme, le ghosté aura profit à le remplacer par une  nouvelle occupation. Plus serein il saura accepter la réalité: ce n’est jamais  à cause de lui .  La victime finira par comprendre qu’un individu qui a besoin de recourir au Ghosting pour rompre, enferme en lui des  faiblesses, radicales et massives qui ne concernent pas sa victime.

 

Publié dans psy, Psychanalyse, Thérapie de couple

Le pervers narcissique


a72e7769b75e749d421d27ff46b2b8baPour Racamier, l’inventeur du concept dans les années 80, la perversion narcissique est une organisation durable caractérisée par la capacité à se mettre à l’abri de ses conflits internes, et en particulier du deuil, en s’étayant narcissiquement au détriment d’une autre personne pris comme sujet objectivé et manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir. Elle serait donc une structure psychique au sens de la psychanalyse. Pour la clinique, l’élément relevant est ainsi : il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on espère seulement s’en sortir indemne car les relations avec un pervers narcissique (PN) sont nocives. Pour la clinique encore, la notion a tant cannibalisé le discours de certains analysants qu’il ne s’agit plus de se demander si le PN existe, mais plutôt de comprendre ce qui se joue autour de cette notion branchée. Peu nous importe de constater que le PN n’est pas une nosologie puisqu’il s’agit non de ‘guérir’ le malade mais ses victimes. Peu nous importe de savoir si le pervers narcissique prouve son existence par la portrait des dégâts que lui créditent ses autoproclamées victimes. Peu nous importe au fond s’il la prouve, dans l’au delà d’une argumentation ou d’une réfutation de la preuve ontologique, par une reconnaissance apportée par un désir des victimes ou des médias. Peu m’importe car je pose ici, parodiant Feuerbach et afin de m’y intéresser sans réserve que la femme [1] créa la perversion narcissique à son image.

Les deux notions freudiennes de la psychanalyse qui se conjuguent dans ce concept sont la perversion et le narcissisme.

La perversion

Freud définit la perversion en décrivant et recensant les aberrations sexuelles. La perversion est définie comme une action déviante. Les perversions concourent chez l’enfant à l’élaboration de la sexualité. Elles collaborent à son apprentissage et de l’objet sexuel et de ses modalités de saisie et d’appropriation. Un simple baiser, en détournant la sexualité de son but naturel est déjà une perversion. Les préliminaires sont à l’âge adulte autant de résidus des perversions de ce pervers polymorphe que nous étions enfants. Tout est pervers au fond. Cependant la perversion comme trouble pervers rapporté à une personnalité perverse est cette inclination compulsive et répétée à détourner les choses de leur vraie nature en vue de mettre en place un mécanisme de défense, c’est-à-dire un phénomène psychique qui vise à éviter une souffrance interne.

Cette inclinaison compulsionnelle est un marqueur de la nature perverse en tant qu’elle utilise l’autre comme une chose, comme un instrument ou un support, en vue d’extérioriser et de projeter sur lui ce qui est considéré comme insoutenable ou déstructurant pour l’individu. Le pervers utilise ce dispositif mental afin de se prémunir de l’intolérable. L’origine de cette utilisation destructrice de l’autre est donc axiomatisée par le pervers comme un aménagement défensif, projetant sur un mode paranoïde sescontradictions internes et les douleurs associées qu’il refuse de ressentir. Lorsque ce mécanisme tend par ailleurs à valoriser l’égo, à étayer l’image extérieure de soi, Racamier propose de parler de perversion narcissique. Toutefois, une perversion a toujours un versant de réparation narcissique. Par exemple, l’ acte, ou son projet, d’imposer à l’autre d’une relation sexuelle au détriment de sa volonté et à l’encontre de son désir propre est une perversion, et aussi un trouble farouche du narcissisme et de l’empathie en miroir. À ce titre, nous serions tous des pervers narcissiques en puissance. Uniquement, le passage à l’acte, sa répétition, et le recours quasi exclusif à ce dispositif estampillent le PN.

À sa source, la perversion est un fonctionnement défensif, utile à tout un chacun. Néanmoins, chez certains, ce mécanisme s’installe comme structure en ce qu’elle leur permet d’éviter la souffrance psychique, l’angoisse, les épisodes de pertes (deuils, vieillissement, maladie, mort…) ou la remise en question de soi-même. Plus ce mécanisme est utilisé, et plus il se renforce, car l’utilisation de l’autre comme instrument et objet de sa perversion prive la personne perverse d’un retour affectif structurant. Nous sommes tous des pervers épisodiquement, mais dans la perversion narcissique décrite par Racamier, la dimension antinarcissique, cette empathie oblative qui vient naturellement compenser nos penchants égocentriques est devenue inopérante : elle aurait disparu, se serait effacée. Le pervers narcissique a paradoxalement besoin des autres et de leur empathie mais il besogne avec tant d’application à les rendre ustensiles pour échapper à sa conflictualité interne qu’il gomme le rapport humain. Un trouble de la personnalité narcissique a habituellement comme destin d’être compensé par une pulsion inverse. Dans le cas de la perversion narcissique, cette pulsion inverse devient imperceptible. La perversion est une antirelation dans laquelle l’autre est objectivé. Le PN colonise la pensée de l’autre sans se laisser empiéter.

Le narcissisme

Le narcissisme est le fondement de la confiance en soi. Lorsqu’elle est défaillante, lorsque la grande fragilité du sujet est un chantier à ciel ouvert, alors le terme peut désigner l’importance excessive accordée à l’image de soi. Le trouble du narcissisme chez le PN est un intérêt excessif pour soi, pour l’image de soi, associant survalorisation de soi et dévalorisation de l’autre, habituel chez l’enfant, courant chez l’adolescent, compensatoire chez l’adulte. Son corolaire est une tentative d’annulation de l’autre, concurrent insupportable. Le jeunisme de certaines mères, pratiquant la chirurgie esthétique est un trouble narcissique souvent délétère pour leur fille. Si la mère est la jeune, alors où est la fille, sauf à être un objet négligé ou annulé par la mère, soit pire, à être un objet requalifiant la mère par une validation forcée et une complicité tout aussi imposée qu’artificielle.

 Pourquoi ca marche

Mon propos ici ne sera pas la nosologie de ce néosyndrome, mais plutôt de comprendre pourquoi tant de patientes sont confrontées à des êtres aussi nocifs. Car il m’est toujours étrange de voir des personnes tombées dans le panneau, de devenir pour certaines avec autant de facilité des victimes consentantes, jusqu’à glisser lentement faire une dévalorisation de soi même de nature mélancolique, ou le moi est devenu selon l’expression de Freud pauvre et vide.

La perversion est un déni :

Chez le PN, le mécanisme inconscient est le déni de la castration. Et ce refus d’admettre la différence des sexes opère chez lui un clivage. Dans la vie sociale, le PN se comportera souvent comme un citoyen, un hôte, un invité ou un employé modèle et exemplaire tandis que dans sa vie sexuelle et sentimentale il ne pourra atteindre ce qu’il désigne comme sa jouissance qu’à certaines conditions qui lui sont propres. Si ces conditions entrent en conflit avec les lois sociales, il sera tenté de les transgresser ; et si ses conditions entrent en conflit avec les voies de plaisir de son partenaire, il sera tenté égoïstement de pratiquer la manipulation avec la plus grande mauvaise foi, le déni se combinant malicieusement avec le biais paranoïde. On aura compris que le clivage du PN rend son piège diabolique pour la victime. En couple avec l’homme socialement le plus charmant qui soit, il est incongru de se plaindre et ainsi de dévoiler ce qui se passe au sein du couple, car les proches s’étonneraient ; la souffrance se conjugue avec l’isolement. La situation vectorisée par la solitude se consolide.

La perversion féminise :

Pour Freud, la grande différence entre le pervers et le non-pervers, c’est que le premier reste fixé dans son développement à la question de la non-différenciation sexuelle et que, d’une certaine façon, il a besoin d’y croire pour jouir. Aussi, chez lui ilya une grande porosité psychique entre le masculin et le féminin, et son versant féminin opère sans cesse. Ceci explique que certains PN choisissent dans leur panoplie des femmes mariées pour assouvir par un édifice secret une homosexualité latente où le mari de leur victime joue son rôle sans le savoir sur la scène de leur Oedipe inversé. Par cette féminisation, la victime a un lien très robuste avec lui, car si elle l’aime c’est qu’elle aime ce morceau de la femme qu’elle repère inconsciemment chez lui. Ce bord féminin du PN que sa victime va aimer lui donne la promesse d’entrevoir ce qu’elle recherche de son propre féminin. Cette féminité qu’elle pourchasse l’attache par une corde imaginaire telle une proie. Elle ne peut le quitter, car le quitter serait se quitter elle-même.

La perversion est étrange :

Joyce McDougall interroge la perversion comme création d’une néosexualité, cette nouvelle sexualité se fonde sur une scène primitive sans cesse réinventée. Là où Freud présentait des défenses perverses spécifiques relativement à une situation œdipienne, elle insiste sur la sexualité archaïque venant protéger le sujet fragile, écrasé par une position dépressive foncièrement défaillante. La perversion se déguisera en polyamour, en donjuanisme, en réalité se fait écho d’un manque, d’un manque historique, ancestral pour le sujet. Ce manque en réactualisant le refoulement primaire, cherche à disqualifier l’origine du sujet et le sujet lui-même. Le PN semble venir d’un monde d’avant lui même, extraterritorial dans le temps et l’espace, un monde où l’on ne meure pas. C’est son aura. Devant cette étrangeté fascinante, la victime, goutant le parfum enivrant d’une transgression, ne sait quoi penser et cette sidération la fige encore un peu plus.

La perversion est menteuse :

Le PN a recours à la manipulation, c’est son indispensable. Il a pour cela deux énormes atouts. D’abord il consacre, tel un drogué, toute son intelligence à cette manipulation, et ses mots, sa rhétorique au service de son dessein flatte un peu plus sa victime. S’autorisant tous les mensonges, il saura dire les mots qu’il faut au moment qu’il faut. Mais le deuxième est plus grand atout du PN est qu’il n’aime personne, encore moins lui-même. Et c’est parce qu’il ne connait pas l’amour et qu’il se fait aimer par des femmes qu’ils n’aiment pas que sa force de manipulation est absolue. Son désir condescend au plaisir physique sans amour. Il a traversé un tabou qui lui donne une allure d’extra terrestre (ou de prince charmant !) : il sait dire je t’aime sans aimer. La victime ne peut se désister de ce tabou. Elle restera pour attendre, vainement, réparation.

La perversion fait mal :

Le PN ne se contente pas de déposséder la femme de sa subjectivité, la rendant objet dans sa névrose narcissique, il l’accompagne dans cette douleur. Il caresse une femme inquiète, suspicieuse dans le sens du poil, i.e. dans le sens de son sentiment de culpabilité. Quant à son souffre-douleur, elle convoque son masochisme et savoure chaque mortification comme un moment magique d’abandon total au désir de l’autre. Une analysante me confiait que sans ça elle ne sent rien. Ce que le PN réussit le mieux au fond est de faire croire à sa victime qu’elle vit, que tandis que lui se consacre à la survie de son moi cacochyme, elle est projetée par son truchement dans la vie, et cette suppléance sur le mode hystérique est certainement sa carte maitresse. Elle restera de peur que les deux s’écroulent dans l’ennui.

La perversion est multiple :

La perversion est toujours ambivalente. Puisqu’elle concerne la pulsion, la perversion est par essence ambivalente. Le voyeurisme appelle l’exhibitionnisme, le masochisme le sadisme. Chaque perversion a sa face active, sa face passive. Le pervers narcissique appelle la perverse narcissique comme une complémentaire de son penchant. Il ya donc des couples dePN où l’appariement est parfait. Le PN déclenchant la perversion de sa victime l’infantilise. Elle reste parce que la décision de partir est interdite à cet enfant qu’elle est devenue.

La perversion est futée :

Il reste enfin à dédouaner les victimes en les incriminant. Le PN a cette qualité de savoir choisir ses victimes. Il repère les failles narcissiques pour les boucher par le logiciel qui consiste à l’aimer. Il repère les femmes imbibées par le sentiment de culpabilité de leur névrose et de leur angoisse de castration pour les précipiter dans sa transgression. Dans le meilleur des cas, il souffle à l’oreille de l’inconscient de sa victime – tu ne peux t’aimer sans m’aimer d’abord, dans le pire des cas, il s’adossera sur une érotomanie pour transformer sa victime en pantin dans un système sectaire réduit à deux. Elle ne part pas persuadée que sans lui elle n’est plus rien.

En résumé, la perversion narcissique est une guerrière polyarmée. La combattre sur un flanc ne préserve pas la victime d’être attaquée par une autre arme sur un autre flanc. Le chemin est long de la désaliénation et j’ai souvent assisté à des guerres gagnées contre un PN aussitôt remplacé par un autre, son Ménechme. Toutefois, le chemin de la libération du PN parce qu’il est le chemin de l’affranchissement au discours de l’autre, constitue l’être pensant. Ce chemin est pour beaucoup de femmes une odyssée, un pèlerinage vers soi même. Peut-être qu’on ne nait pas femme, mais qu’on le devient par le truchement du PN. Aussi long et douloureux, ce chemin permet l’avènement d’une liberté de conscience jamais atteinte autrement. Il faut s’exonérer puis se débarrasser du pervers narcissique, car, nuisible, il ne sert à rien, … du moment qu’on s’en sert.

 

[1] je me limite dans cet article aux pervers narcissiques hommes et hétérosexuels.

Publié dans Psychanalyse, Théâtre

HAMLET de William Shakespeare, à La cartoucherie.


hamlet1 La Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark plus couramment désigné sous le titre abrégé Hamlet, est certainement l’une des plus célèbres pièces de William Shakespeare. À ce titre,  la nouvelle traduction de l’œuvre par Daniel Mesguich pourrait paraitre à premier abord superflue sauf que l’auteur a eu comme biais le seul possible pour un texte classique d’une telle dimension. Daniel Mesguich a nourri son texte et sa mise en scène, fatiguant non seulement le texte visible, le texte littéral, mais aussi un second texte, invisible, composé de la mémoire du texte visible, de son histoire de sa poussière : gloses, commentaires analyses exégèse souvenirs d’autres mises en scène, etc.

C’est donc au sein de l’actuel que nous recevons aujourd’hui ce texte traduit/trahit par Daniel Mesguich, qui réinvente une poésie, une langue de l’allitération. C’est un voyage linguistique. Par une mise en scène époustouflante, c’est aussi un voyage scénique très riche, proche et en même temps éloigné du classicisme. Ce sont des voyages que nous faisons avec une troupe épatante où la virtuosité de William Mesguich est au service de l’émotion, où les silences au service du sens[1].

On connait l’intrigue : le roi du Danemark, père d’Hamlet, est mort récemment. Son frère Claudius l’a remplacé comme roi et, a épousé Gertrude, la veuve. Le spectre du roi apparaît  à Hamlet et révèle qu’il a été assassiné par Claudius. Hamlet doit venger son père et pour mener son projet à bien simule la folie. Devant l’étrangeté de son comportement, l’on en vient à se demander dans quelle mesure il a conservé sa raison. On met cette folie passagère sur le compte de l’amour qu’il porterait à Ophélie, fille de Polonius, chambellan et conseiller du roi. L’étrangeté de son comportement plonge la cour dans la perplexité. Mis en cause à mots couverts par Hamlet, Claudius perçoit le danger et décide de se débarrasser de son fantasque neveu. Une suite de péripéties, d’intrigues de palais et de méprises avec en point d’orgue le meurtre de Polonius conduisent au carnage final.

L’autre scène.

Le théâtre, lorsqu’il est bon,  et c’est ce que nous poussons sans cesse, réifie l’autre scène, celle de notre inconscient, la scène du rêve, de cet insu qui se répète Le transfert et le dispositif ritualisé de la séance de psychanalyse en autorisant la surprise de la découverte de cette répétition font jaillir cet insu qui se répète. Cette révélation est offerte à l’analyste, à ce sujet supposé savoir. Au théâtre, c’est le quatrième mur[2] qui fait tiers, l’endroit vers où parle le metteur en scène, d’où il s’autorise, le trou dans sa structure en quelque sorte. En cela, Freud écrivait que la scène théâtrale est analogique du dispositif de la cure. Dans une sidération qui va suivre cette confrontation d’avec la pièce qui se joue sous ses yeux, la répétition est dévoilée, localisée, c’est l’insight, la révélation d’un insu. Le spectateur est assis dans son siège de théâtre. Son corps et ceux des comédiens sont en jeu dans le même lieu. La révélation s’inscrit dans une  abréaction.

Dans cet Hamlet, le talent de metteur en scène nous ouvre plusieurs révélations tout au long de la pièce. Pèle mêle : Le miroir séparant Hamlet de son inconscient, l’inconscient spéculaire joué, corporisé par une jeune femme déguisée en Hamlet, le clivage des personnages appuyés par les divisions des lumières et des costumes, l’ambivalence de genre des spectres, l’incestuel entre Hamlet et sa mère, etc…

La mort de Polonius.

Le meurtre de Polonius est une méprise, car Hamlet pense tuer le roi, son oncle Claudius. Hamlet reproche à sa mère son attitude et, à l’instant où il se fait plus violent, Polonius, qui écoutait secrètement, appelle à l’aide. Hamlet, pensant surprendre Claudius, se trompe et le tue. La question du cadavre de Polonius est ensuite posée. Elle est celle de savoir où Hamlet a abandonné le corps après l’avoir  tué. Cette question est posée à plusieurs reprises et cette énigme répétitive ne s’épuise pas. Hamlet, William Mesguich, s’amuse de cette énigme, joue à en poser une autre, celle des vers et du poisson. Il mime la folie pour tromper son monde, il fait le gamin, celui qui agace et à qui on devrait tout pardonner. Ce choix de mise en scène où William Mesguich joue un Hamlet espiègle, joueur, frondeur est une trouvaille. L’acteur dribble un ballon de football si parfaitement que l’art du cirque entre dans cette mise en scène et nous ne savons plus si Hamlet est immature ou au contraire très adroit, très doué, très malin. Polonius est moqué par Hamlet qui se repent pourtant de son crime : il range son corps quelque part, afin de répondre ensuite de ce meurtre. Mais avant de le cacher, il joue en riant avec le corps inerte de Polonius, comme un pantin désarticulé. Il mime même avec ce pantin une scène de copulation avec sa mère. Y a-t-il donc quelque chose de Polonius qui reste dans ce corps inerte?

La pièce avait commencé par la relève de la garde adossée au quatrième mur sans le briser. Lorsque Polonius meurt, et après que Hamlet ai joué avec son corps, il se lève, s’approche du bord de la scène, retire lentement sa perruque grotesque et sa veste, les pose délicatement sur son bras, et encore délicatement brise le quatrième mur pour s’éloigner, traverser la salle et disparaitre (Cette scène est géniale, bravo à Bernard Montel). Mais qu’est ce que ce cadavre qui se lève pour disparaitre et où est il désormais? Hamlet ironise, moqueur, il l’a mélangé à la poussière, dont il est proche parent. Hamlet refuse de dire où il a mis le corps. Il ironise. Il livre une métaphore: Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps, le roi est une chose. Hamlet encore dans une métaphore: Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé un roi, et manger le poisson qui s’est nourri de ce ver. Qui sont le ver le poisson le pécheur ?

Si les vers sont les conseillers du roi qui mange Polonius, et le roi est le poisson qui gobe le ver i.e. ses conseillers alors un homme peut renverser un roi en utilisant ses conseillers. Si le ver est Polonius, Hamlet peut utiliser le ver Polonius pour pêcher son poisson Claudius. Ou peut être Claudius est le ver qui s’est nourri de la dépouille du père d’Hamlet et en a profité pour prendre le trône et nourrir son poisson de reine.

Le substantif manger circule dans les trois dimensions. Dans le réel les vers mangent la dépouille. La mort est ce réel. Dans l’imaginaire on ne sait plus qui mange qui, mais on associe, dans un mouvement réflexif.  Dans le symbolique les signifiants poissons et ver glissent d’une personne à l’autre, d’un sujet à l’autre.

Grâce à la magie du théâtre, au génie de la mise en scène et à l’exactitude du jeu des acteurs, en particulier celui de William Mesguich, extraordinaire d’ambivalence, on vit deux révélations.

Si le ver est l’objet d’échange lorsqu’il sert à attraper le poisson, il est objet cause du désir lorsqu’il mange le roi. La dépouille est ce qui reste du sujet, c’est ce qui reste de l’échange du poisson contre le ver. Ce reste, c’est son objet petit a. De la même manière, la lente traversée par Polonius du quatrième mur puis de la salle puis son évaporation nous laisse cette trace mentale de sa dépouille, de ce qu’il reste de lui après sa mort : encore son objet a.

hamlet2On aura applaudi, et on sera reparti après une expérience unique de rencontre de l’objet d’échange, de l’objet cause du désir et de l’objet a, et au-delà de ce jargon de l’après coup, utile à celui qui veut escamoter un peu sa propre question de la mort et du to be or not to be, on aura par la grâce de cette troupe, traversé autre chose de nous, rencontré le réel, celui du corps. Au-delà de ce jargon, nous concédons que cette mise en scène possède ce cœur qui nous emporte très loin,  tout en nous ramenant au centre de nous même. À ne pas rater donc. Le 20 novembre, ce sont les dernières semaines.

(DROS)

[1] C’est le courant de Claude Regy : L’esthétique du jeu d’acteur que l’on trouvera peut être ampoulée, trop déclamatoire,  se caractérise selon Claude Régy par une diction hachée et monocorde, où les syllabes sont entrecoupées de silence, pour laisser place à notre imagination. On ne savonne pas chez les Mesguich. La respiration est considérée comme l’essence du théâtre; chaque geste, chaque mot doit être nécessaire. La lenteur, la solitude, et ce climat de vide crée une vibration qui entraine le spectateur dans un état d’hypnose.

[2] Au théâtre, le quatrième mur désigne un mur  imaginaire situé sur le devant de la scène, séparant la scène des spectateurs et au travers  duquel ceux-ci voient les acteurs jouer. L’expression  briser le quatrième mur  fait référence aux comédiens sur scène qui s’adressent directement ou reconnaissent le public.

Publié dans Psychanalyse, Théâtre

L’autre scène, de l’inconscient aux planches.


Le 15 octobre 1897, dans une lettre adressée à l’ami Wilhelm Fliess, Freud pose une des pierres de touche angulaire de la théorie psychanalytique: le complexe d’Œdipe. La légende grecque s’empare d’un inévitable que chacun repère et reconnait car il en a ressenti l’existence en lui-même. Chaque auditeur a été un jour en germe et en fantaisie cet Œdipe. Devant un tel accomplissement du rêve transporté ici dans la réalité, il recule d’épouvante avec toute l’énergie de la résistance, de cette résistance qui puise son énergie du refoulement qu’elle protège. Les métaphores théâtrales, (L’autre scène pour l’inconscient, la scène originaire pour le  spectacle du rapport sexuel entre les parents) et les emprunts aux auteurs (Sophocle, Shakespeare, Schiller, Goethe) seront autant de témoignages de l’intérêt de Freud pour le théâtre. La psychanalyse se voit ainsi créée dans un rapport au théâtre.
Dans sa pratique clinique elle-même, Freud, par le truchement du théâtre des corps hystériques de ses patientes, accède à leur théâtre privé. La cure vise à tirer au clair, à rincer par une opération de nature artistique le tissu de l’inconscient.

Sur l’autre scène, celle de nos inconscients, se joue une pièce qui ne s’arrête jamais, qui se répète sans cesse. Sur cette autre scène se joue le fantasme, s’incarnent nos dénégations, nos nœuds et créations névrotiques, de nos constructions perverses.

Si la clinique psychanalytique pourchasse les signifiants, cette scène est la scène où s’agitent nos signifiants. L’autre scène est la scène du rêve de la Traumdeutung de cet insu qui se répète

Le transfert et le dispositif ritualisé de la séance induisent cet insu qui se répète et permettent aussi la découverte et la révélation de cette répétition. Cette révélation est offerte à l’analyste, à ce sujet supposé savoir.

Pour Freud, la scène théâtrale est analogique du dispositif de la cure. Dans le transfert et par le dispositif du divan et de l’association libre, un élément actuel du réel pourra intruser la scène qui se joue dans l’inconscient. Dans une rupture radicale de la scène, une réalité palpable fait subitement irruption, un peu comme retentirait le signal d’incendie pendant une représentation théâtrale. L’analysant sonne les trois coups de son autre scène. Dans la sidération qui suit, la répétition est dévoilée, localisée, c’est l’insight. L’Autre Scène®, c’est faire sonner en chacun ce signal d’incendie.  A chacun de nous son insight singulier, à chacun de nous de ressentir cette révélation, autant l’analysant allongé lors de sa séance que le spectateur assis dans son siège de théâtre. Le corps est en jeu. Les corps des comédiens sont en jeu. La révélation s’inscrit dans une  abréaction. Jacques Lacan écrivait : le théâtre présentifie l’inconscient. Il avait repéré la puissance de présentification allusive et de perlaboration de la mise en jeu théâtrale et l’après coup possible d’une interprétation.

La psychanalyse parce qu’elle s’occupe de l’inconscient est ainsi travaillée par le théâtre.

C’est pour cela que notre association s’appelle L’Autre scène®.

Nous aurions pu aussi nous appeler La secousse. Freud, dans Das Unheimliche, raconte qu’un jour il était seul dans un compartiment de wagon-lit. Lorsqu’à la suite d’une secousse assez brutale un monsieur d’un certain âge en chemise de nuit bonnet de voyage sur la tête entra chez lui. Freud bondit mais comprit bientôt que l’intrus était sa propre image reflétée par le miroir de la porte de communication. Je me rappelle que cette apparition m’avait profondément déplu, écrit-il. Une réalité qu’il ne voulait voir, son vieillissement,  se dévoilait à lui dans une saynète du réel. Cette secousse que Freud décrit dans Unheimliche est l’expérience de la rencontre entre l’inquiétant et le familier. Le dispositif de la scène de théâtre où les corps sont lointains et si proches à la fois, ou les comédiens sont Don Juan, Harpagon, Oblomov, les sœurs Prozorov et  cesse de l’être pour venir ensuite se faire applaudir à la fin de la représentation. L’applaudissement fait fonction d’un signal qui marque le vide entre le personnage et son caractère théâtral, entre  l’étrange et le familier. Ce signal porte le sceau de l’autre, le spectateur qui fait lien et dépose de fait du signifiant dans ce vide. Ce procédé unique, et c’est notre propos, nous fait penser différemment.

Publié dans Psychanalyse, sexualité, Théâtre

GRISELIDIS REAL


La prostitution comme un réel[1].

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir[2], disait Lacan.

Mais à y regarder de prés, quelle angoisse !

Comme cette angoisse chez le client de la prostituée qui par sacralisation de la sexualité des parents, la désacralise avec une professionnelle, dans une alcôve tarifée. Et y répond l’angoisse chez cette professionnelle qui ne promet que ce qu’elle ne peut donner. La prostitution est une histoire d’argent qui passe par le corps et contourne l’amour. La psychanalyse, aussi cependant qu’elle passe par l’amour en contournant le corps. Reste le transfert, et ce paiement qui l’installe chez la prostituée ou le dédommage chez le psychanalyste. Et dans ce transfert, ça répète, tristement.

Grisélidis REAL (ce texte est l’à propos d’une soirée théâtre & psychanalyse  à venir le prochain 31 mai)  interroge les  questions cardinales de la psychanalyse :

Qu’est ce que le féminin ?

La prostitution n’est pas le plus vieux métier du monde mais l’échange de femmes, du corps de la femme constitue un fondamental des structures élémentaires de la parenté. Ce plus vieux terme de l’échange pose le principe d’inégalité et d’asymétrie. Mais alors, qu’est ce qu’une femme si elle échappe à la règle bourgeoise de la jouissance à disposition. Que devient une femme qui s’exonère du rapport de force et, en retour utilise son corps affranchi de ce rapport et chutant dans le réel,  pour en poser un autre imaginé non par elle mais pour l’homme, ce client qui là s’imagine donc se trompe.

Et pour l’hystérique qui se constitue par le désir de l’homme mais aussi par l’élection par un homme, que devient une femme s’il existe des femmes au tarif connu, des femmes au rayon d’un supermarché de la prostitution où une femme en vaut une autre.

Qu’est ce que le corps ?

Nous savons, depuis Freud que ce n’est pas seulement ce qu’il y a de plus profond en nous qui peut être inconscient mais ce qu’il y a de plus élevé. Au fond quasiment toutes les injonctions toutes les identifications, toutes les interdictions sont refoulées et en tant que telles domiciliées dans l’inconscient. Ainsi elles organisent la résistance à l’insu du sujet.

Dans cette dialectique de l’imaginaire et de son symbolisé, dans la rencontre du client chargé de son fantasme et de la prostituée toute à sa précaution professionnelle nous pensons comme une einsicht à cette phrase de Freud :   –nouvelle démonstration que le moi conscient ne représente que notre corps[3] , que la résistance du sujet ne décroche que dans ce réel.

Qu’est ce que le père ?

Un père, qu’il soit celui de la horde, celui de la suppléance de la mère, celui de l’Œdipe ou celui du Moise de Freud, est  là où se décide l’économie sexuelle et l’application de ses règles. Qu’est ce que le père alors si Griselidis REAL, autonome et libérée de cette fonction haute du père (des noms du père ?) dispose de son corps dans l’imaginaire de ses clients, dans le symbolique de la relation marchande, dans son réel à elle, traversée par son discours mais sans en faire rien ?

Cette pièce se propose d’interroger la prostitution:  Les partisans de l’abolition poursuivent-ils, par ce qu’Orwell appelait l’esprit de gramophone, la préservation et de cette fonction du père, et de la sacralisation de la scène originaire et de la règle de l’amphimixie asymétrique?

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[1] La prostitution entre abolition et libéralisation est un sujet actuel du politique. Nous ne voulons nous s’y soustraire. Toutefois, nous souhaitons, dans les pas de Griselidis Real, nous intéresser strictement  à  la prostitution féminine  librement consentie et, toujours en sa mémoire, considérons antiféministe primaire celui qui viendrait rejeter pour invraisemblable  le consentement libre en cette matière.

[2] Séminaire L’angoisse. Lacan.

[3] Au delà du principe de plaisir, Freud 1920.

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L’homme Aura*


David Rofé-Sarfati Séminaire d'été
(* ce texte est le verbatim de mon intervention au séminaire d’été 2013 d’Espace Analytique.) 

Je vais, quant à moi vous parler de L’homme Aux Rats. J’ai utilisé les notes de Freud plutôt que sa présentation de cas éditée une première fois en 1909. C’est un ouvrage, édité en 1955,  qui s’appelle en français L’homme aux rats, journal d’une analyse. Il n’a été édité en allemand qu’en 1987 sous le titre Notes originales sur un cas de névrose de contrainte : l’homme aux rats. Le manuscrit original de notes avait été confié par Anna Freud à Daniel Lagache qui a travaillé à la première édition en France. Daniel Lagache meurt pendant les travaux de traduction, et cet ouvrage extrêmement précieux et contributif, lui est dédié.

Moins de 4 mois et demi pour la cure d’un obsessionnel. On peut raisonnablement se demander pourquoi nous passons aujourd’hui si longtemps avec ces mêmes patients.

Cela tient, peut-être à magie de Freud. Et l’autre magie serait la vitesse du diagnostic. Dès la septième séance, Freud abandonne le verbatim exact des séances, car il a déjà et la structure et les fantasmes et l’équation et les énoncés de la névrose de contrainte. Freud est un analyste impatient, car, on le sait, sa passion est ailleurs.

Il n’empêche. Mon interrogation aujourd’hui sera de comprendre ce qui a permis à Ernst de se sentir guéri.

Je rappelle rapidement le cas ; Ernst Lanzer est le quatrième enfant d’une fratrie de sept. Ernst s’entend très bien avec son père. A l’adolescence, il commence à avoir des pensées obsédantes qui associent et les premiers émois érotiques notamment la masturbation et  la peur que son père ne meure. En 1897, il débute des études de droit.  L’année suivante une employée de l’entreprise où il travaille lui demande si elle lui plait. Il répond de façon évasive ; L’employée se suicide et Ernst se voit confirmé dans l’idée angoissante que les pensées peuvent tuer.  Il tombe amoureux de Gisela Adler, une cousine pauvre et maladive. Ernst se surprend à penser que si son père venait à mourir, il aurait assez d’argent pour épouser Gisela. Son père meurt six mois après jetant le fils, dans une intense culpabilité. Il devient un temps intensément religieux et, tout en étant assailli de pensées suicidaires, il obéit à des rites censés empêcher la réalisation de ses horribles pensées. (par exemple Ouvrir la porte pour faire entrer le fantôme de son père puis se masturber devant un miroir, s’infliger des longues séances de course à pied sous le soleil, réciter une prière avec la formule (propitiatoire et) expiatoire  gigelsamen gisela+amen et gisela +samen (semence).

En 1906, il subit une cure d’hydrothérapie, en 1907, il obtient son doctorat après 10 ans d’études. En aout 1907 pendant des manœuvres militaires il perd son lorgnon, demande à son opticien à Vienne de lui en envoyer un autre par retour de courrier en contre remboursement, lorsque le  paquet arrive une personne avance l’argent  pour ernst et c’est le début de toute une suite de comportements et de ruminations obsessionnels. Cet événement pousse Ernst à consulter et c’est ainsi qu’en octobre de la même année il commence une cure avec Freud.

Au premier entretien,  Freud lui pose les conditions de la cure.  Ernst dit qu’il doit d’abord en parler à sa mère, il  revient le  lendemain et accepte. On repère ici au regard du principe de suppléance, que Freud est intronisé par la mère dans le transfert comme le père.

Le transfert est solide, mais ne concernera que le versant paternel.

Ernst raconte à Freud ses fantasmes sexuels de l’enfance avec Mlle Rudolf, avec Mlle Paula.

A peine Ernst avoue ne plus se souvenir du  prénom de Mlle Rodolf, patronyme, mais aussi  prénom masculin que Freud identifie  Ernst comme homosexuel.

Ernst des 6 ans développe l’idée que ses pensées coupables sont magiques, elles peuvent faire que quelque chose arrive. Elles font même que quelque chose doit arriver, dit-il.

Par exemple dit-il que mon père ne vienne à mourir. L’exemple est la chose même, annote Freud. Ernst est obsédé par la peur que ses pensées coupables tuent son père.

Dès la deuxième séance, Ernst s’interrompt, se lève et prie Freud de lui faire grâce, de lui faire grâce de la description des détails du supplice des rats. On aura compris qu’il s’agit de lui faire grâce aussi du sentiment de culpabilité et donc du plaisir refoulé. Dans une crise, qu’on pourrait qualifiée d’hystérique, il demande grâce à Freud, à ce père transférentiel,  à ce  maitre,  à celui qu’il reconnaît déjà comme capable de lire et de contrôler ses pensées et de l’absoudre de ses pensées. Freud devient de puissance divine. Le verbe allemand est « bitten » qui veut dire demander (qui se dit plutôt fragen) mais aussi prier. Ce que je propose ici est diffèrent de la puissance accordée au psychanalyste constitué en tant que sujet supposé savoir, cette puissance est supérieure en cela qu’elle se place à un endroit nouveau, à une place où on juge et où on absout, à cette place, au fond, où on s’autorise. Je rappelle que Freud comme Ernst sont juifs et partagent le signifiant dieu dans son énoncé dieu juste et miséricordieux, un dieu donc qui juge et qui pardonne, énoncé qui d’ailleurs est aporique et donc avec un reste.

Un dieu très humain aussi, car  incarné puisque c’est ce même ce dieu, Freud, qui  souffle le mot ‘l’anus’ à l’oreille de Ernst. Un dieu corporalisé et jouisseur. Un dieu qui jouit avec Ernst ou qui jouit seul. Aujourd’hui, nous aurions les plus grandes réserves à proposer ce mot en séance (l’anus) à la place de notre analysant, du moins lors des premières séances.

Ernst raconte ensuite son obsession du remboursement du paquet postal et la contrainte et le serment qu’il élabore. S’il ne procède pas au remboursement dans les mains même du lieutenant David, il arrivera quelque chose, toujours la mort du père.

Freud lui explique (séance 3) longuement et avec application, tel un professeur ou un gourou,  comment une contrainte fonctionne mentalement. Une analyse possède toujours un versant didactique, mais ici Freud pense à la place de son patient. Il  lui explique par exemple que le raffinement particulier de la maladie tient à sa ruse. En repérant cette ruse, Freud la déjoue (ce passage est retiré du cas présenté). Freud se présente à son patient comme plus fort que la névrose, et plus fort que la jouissance de l’analysant. Il se place au-dessus de la jouissance du parlêtre sur le divan, Il se place à la place de l’analysant. La jouissance de Freud, du professeur Freud, se pose en concurrent de la jouissance de son analysant.

De la même façon, lorsque Freud lui fait remarquer ‘je ne suis pas cruel  moi-même’ Ernst réagit en l’appelant ‘mon capitaine’ Il complimente discrètement Freud tout en se plaignant de l’incompréhension des médecins. Je décode l’échange ainsi : Freud lui dit ‘je ne jouis pas de toi (par ma cruauté)  et Ernst lui réponds – mais si capitaine jouis stp et je t’en remercie. Un capitaine étant d’un grade au-dessus de lieutenant, il lui dit même : jouis plus fort !

Quatrième séance, Freud lui fait ni plus ni moins un cours de psychologie. Il lui explique : il y mésalliance entre le contenu de la représentation et l’affect donc entre le motif du reproche et son ampleur. Ainsi il rassure Ernst ;  il n’est pas un criminel il n’a pas tué son père. Freud l’absout à nouveau. Freud est encore le Dieu de miséricorde.

Cinquième séance est un échange entre le maitre et l’élève. Ernst tente d’utiliser un concept qu’il a dû apprendre de lui-même : la désagrégation de la personnalité. Freud lui explique l’inconscient et la différence entre la transgression des lois morales personnelles et la transgression des lois morales extérieures.

Mieux !  Lorsque Ernst demande à Freud, s’il peut se débarrasser de l’idée de l’au-delà, idée qui par définition ne peut être réfutée logiquement,  Freud ne conteste pas la difficulté cependant qu’il rassure son patient sur la puissance de la psychanalyse. Seul un dieu peut émettre une telle certitude. Un dieu qui barre l’idée de l’au-delà du divin. C’est quand même un comble.

Au fond, ma proposition est double, Ernst ne peut quitter sa névrose en 4 mois de traitement. Toutefois une proximité avec la pensée et la jouissance de Freud, d’un Freud divin, lui assure une gestion de son angoisse par un aménagement sur 2 dispositifs  intriqués, la métonymie et la métaphore. Mais avant de pousser plus loin, je veux d’abord évoquer le trauma.

Freud repère très tôt chez Ernst une idéalisation des hommes et une forte homosexualité latente. En ce qui concerne le trauma,  question centrale dans les névroses, à cette époque-là déjà, la théorie du trauma infantile est abandonnée par Freud. Il n’y pas de trauma autre que celui imaginé, choisi et dans le même temps refoulé par le sujet. Le trauma n’est pas saisissable sauf  par sa trace, par ses indicateurs. Le trauma, réel ou imaginé, est dépisté par les fausses croyances, les associations et les identifications.

Chez Ernst, Freud repère deux associations de signifiants :

Ernst ne fait pas de différence entre RATTEN (les rats) et RATEN (les paiements partiels), il condense les deux mots.

Une autre association s’est produite chez Ernst entre ratten et heiratten (se marier)

Par ailleurs, l’homme aux rats s’identifie à son père lui aussi militaire.

On voit comment tout ceci est mis en jeu dans le serment obsessionnel de Ernst à procéder au remboursement du lorgnon et comment cet épisode qui l’emmène à consulter dit et  exprime le trauma.

Freud, se positionnant hors transfert renseigne son patient l’instruit, … mais du même coup bouchonne toute perlaboration.  Il lui refuse la névrose de transfert thérapeutique. Freud nous le dit simplement et sa surprise signe son échec : « comment s’expliquer que le malade informé de l’évènement traumatisant se comporte comme s’il n’avait rien appris de nouveau ? »

Sans névrose de transfert, Ernst démuni compose avec ce qu’il peut.

Si on reprend les deux outils donnés par Lacan de lutte contre l’angoisse, la métonymie et la métaphore, Ernst fait au mieux. Il s’imagine comme il est imaginé, imaginé par Freud.

Premièrement, il est imaginé et s’imagine comme métonymie du phallus de Freud :

La proximité si intime avec Freud et sa pensée, l’extraterritorialité céleste du cabinet de Freud convainc Ernst qu’il est le signe du phallus voire le phallus lui-même. Je parle du phallus phallycisant Freud. Alors qu’il vient de finir ses études Ernst en bon soldat du professeur Freud se fiance puis se marie avec Gisella Adler, respectant à la lettre les indicateurs de sortie de névrose selon Freud : aimer et travailler. C’est toutefois un artéfact.

Deuxièmement, Ernst s’imagine comme une métaphore.

Ernst s’imagine comme la métaphore de la psychanalyse, la métaphore du père transférentiel Freud. Le cas est édité, Ernst reçoit un hétéronyme, l’homme aux rats, Son histoire, son anamnèse et l’histoire de sa cure contribuent à l’histoire de la psychanalyse, participent à la grande histoire de la psychanalyse et concourt à l’aura de Freud. Sa chance en quelque sorte aura été de ne pas survivre à Freud, puisqu’il est tué à la guerre. A la mort de Freud, selon ma proposition, l’homme aux rats aurait perdu les deux étayages de son moi : un étayage par sa mission de phalyciser Freud, et un étayage par sa mission d’étayer Freud lui-même.

Comme une confirmation Freud écrit à Jung en 1909 qu’il a rencontré son ex-patient et que ‘l’endroit où il est encore accroché s’est distinctement montré dans la conversation’.

Freud n’est donc pas totalement dupe sauf à occulter cette non guérison, tant ce cas de névrose obsessionnelle aura rempli son œuvre : nous apporter de la façon la plus intime les découvertes de Freud et nous permettre ainsi de nous glisser dans sa pensée pour conduire nos cures.

Merci.

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Auto Thérapie de couple


quai-des-brumes-1938-08-gVous vous querellez dans votre couple. Votre implication dans cette relation est si grande si riche et si complexe que le challenge consistera  à assurer à cette dispute une fonction méliorative.

Voila dix règles simples à respecter.

1. La première règle est de choisir le  bon moment et le bon endroit. Le bon moment sera un moment choisi ; il est essentiel que cette querelle ne débute pas au plus fort de votre colère. A chaud votre esprit  cherchera plus à calmer votre tension que d’élaborer ce que vous avez à dire. Au moment opportun, à intervalle de votre ressenti, vous  serez dans un endroit où vous pourrez parler ouvertement et où rien ne viendra vous déranger car une dispute doit durer et ne  se finir que lorsque les choses sont dites, qu’est atteint  le moment où les mots deviennent inutiles. Vous choisirez un endroit où vous pourrez vous asseoir l’un en face de l’autre, avec un contact visuel fort. Vous éviterez les querelles par téléphone ou pire par sms,  car sans contact visuel, les mots s’extrémisent, les positions se radicalisent.

2. Évitez les mauvais départs. Évitez  le dénigrement, le sarcasme ou les mots cruels. Si vous commencez à blâmer ou à insulter,  votre partenaire va chercher  à se défendre plutôt que de soutenir vos besoins et sentiments. Essayez plutôt de commencer par un compliment, rappelant  ce que vous appréciez chez votre partenaire. D’ailleurs, cette dispute reste la preuve et le rappel que  vous êtes attaché à cette relation et que vous avez à cœur qu’elle réussite,  qu’elle s’amende vers le mieux. Commencez par expliquer calmement comment le conflit vous affecte, comment ce grief blesse vos sentiments, vos valeurs, vos rêves, vos envies.

3. Ne pas essayer de convaincre votre partenaire que vous avez raison. Au lieu d’essayer de vaincre à force d’arguments, essayez d’obtenir de votre partenaire la compassion nécessaire à vous comprendre. Ne rabâchez pas les détails et les faits mais parlez à la première personne et décrivez vos sensations. De ce lieu de l’empathie, votre partenaire pourra mieux vous entendre. Si la conversation dégénère, n’oubliez pas de dire à votre partenaire que vous reconnaissez que votre point de vue n’est que relatif et partiel.  Votre vérité n’est pas toute la vérité.  Votre vérité  reste intriquée à sa vérité. Faites d’abord l’effort  de comprendre, pour  ensuite cherchez à être compris.

4. Disciplinez-vous pour vous calmer avant de commencer à parler. Bien que crier reste supérieur aux réponses allusives ou  évasives,  les cris ajoutent  au problème et alimentent  le conflit. Les cris nourrissent la colère. A gros traits,  quand vous êtes en colère, vos capacité de raisonnement se bloquent, et il devient plus difficile voire impossible et de résoudre les problèmes et de vous exprimer clairement. Combien plus graves seront les conséquences de la colère, que les causes de celle-ci.

5. Ne généralisez pas. Ne dites pas: – Tu fais toujours ça. Tu dis toujours ça. Ces généralisations ne font qu’aggraver l’état émotionnel de votre partenaire rendant vos arguments  plus imprécis et donc moins crédibles. Soyez psychologue,  limitant votre propos à l’exposé de l’événement spécifique  et récent qui vous  tracasse.

6. Je crois que presque toutes nos leçons de vie sont des leçons à apprendre à mieux aimer et être aimé. Tolstoï a écrit : tout ce que j’ai appris, je l’ai appris par ce que j’aime. Si votre partenaire est en colère contre vous, repérez dans  sa colère une plainte, une demande d’amour. Votre partenaire est bouleversé et blessé, tout simplement parce qu’il voit dans ce que vous avez dit ou fait le signe d’un désamour. Sa colère doit être comprise à travers ce prisme.

7. Décrivez vos émotions. Si vous êtes en colère contre votre partenaire, nommer les émotions exactes que vous ressentez.   Une fois que vous avez nommé une émotion négative, renommez-la avec un esprit positif. Remplacez chaque émotion négative avec l’un des mots suivants: l’acceptation, le pardon, l’abandon, l’empathie, la chaleur, l’amour, la compréhension. Contemplez ce mot, il deviendra comme  un mantra, comme le signifiant primordial où viendra s’étayer et se  trianguler  votre relation de couple.

8. Apprenez à écouter l’autre en vous forçant à vous taire, en vous forçant à ne pas répondre de façon impulsive. Le débat en gagnera en clarté si vous vous accordez du temps avant de réfuter et même si vous prenez le parti de ne pas ergoter sur tout. L’autre a aussi raison, souvent.

9. Evitez  les gestuelles nerveuses, dénigrantes. Évitez les bras croisés, l’œil ricanant; n’oubliez pas que vous parlez à la personne que vous aimez.

10. Enfin, clôturez cette conversation difficile en évoquant les souvenirs communs, les bons moments que vous avez partagés et les qualités que vous aimez chez votre partenaire. En rappelant ces souvenirs vous réanimez les affects positifs en désamorçant les ressentis négatifs.

En respectant ces règles simples fondées sur l’amour, l’empathie, le respect, l’oblativité et la vertu, chaque querelle, grosse d’un avenir meilleur,  éloignera la rupture, car au fond, que redoutons nous d’autre que d’être abandonné.