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David Rofé-Sarfati, Siret : 34334744900021. Membre Praticien de Espace Analytique, Association de formation psychanalytique et de recherches freudiennes. Membre du comité de L’Autre Scène, Théâtre et Psychanalyse. Membre de l’Association S’engager pour un Monde Meilleur reconnue d’utilité publique. Membre de CinéPsy. Chroniqueur Culture. Membre du Syndicat de la Critique.

La Psychanalyse en 24 Questions

Pourquoi va-t-on voir un psychanalyste ?

On consulte pour toutes sortes de raisons et les chemins qui conduisent chez un psychanalyste sont tous très différents, mais en général, on commence une psychanalyse parce que ça va mal et qu’on se sent pris dans des difficultés insurmontables que l’on est incapable de résoudre seul. Il arrive que le patient n’arrive pas définir avec précision la nature et l’origine de ses difficultés et pourtant les symptômes sont là, il est empêché ou déprimé, il est sous le coup d’un traumatisme qui ne passe pas, il ne dort plus, il a des « idées » obsédantes ou encore, il est pris dans la répétition ou paralysé par l’angoisse ou la peur.
On vient voir un psychanalyste pour aller mieux et souvent dès le début de la cure, c’est en effet ce qui se passe. Le fait d’avoir trouvé quelqu’un à qui parler et un endroit où déposer ce qui encombre a un effet immédiat. Après quelques séances, le patient va mieux. Et c’est à partir de ce moment là que le travail commence. Petit à petit, séance après séance, s’engage une autre phase de l’analyse, souvent passionnante et quelquefois difficile et éprouvante, dont le but est d’élaborer par la parole et dans la relation à son analyste les éléments qui constituent sa vie et son histoire. Il s’agit de procéder à un véritable réaménagement psychique. La psychanalyse est une « cure par la parole ». Ce qui se passe dans une analyse est à la fois spectaculaire, tangible et difficilement partageable. Mais dans tous les cas, faire une analyse c’est faire un choix, celui de se donner les moyens pour que sa vie change, celui d’interroger son destin et de faire échec à la répétition.

La psychanalyse est-elle faite pour tout le monde ?

La psychanalyse ne demande pas de dispositions particulières, mis à part le fait de parler la même langue que son psychanalyste, de prendre le temps et de se donner les moyens matériels de la cure. Elle est donc accessible à tous, mais elle n’est pas faite pour tout le monde dans la mesure où elle exige un certain rapport à la parole et à la vérité.
La psychanalyse vous met au défi de parler d’une parole vraie et d’en supporter les effets, ce qui n’est pas donné à tout le monde…

A quoi sert une psychanalyse ?

Le but de la psychanalyse est de libérer les patients des obstacles et des barrières imaginaires qui les empêchent de vivre pleinement leur vie d’homme et de femme. Elle n’a pas pour vocation de rendre meilleur, plus adapté, plus calme, plus intelligent ou plus sage, mais les gens qui ont fait une psychanalyse se sentent moins empêchés et vivent plus en accord avec leur désir. C’est le constat que font souvent nos patients. La plupart d’entre eux ont vu leur vie transformée par l’analyse, mais ils ne peuvent pour autant se dire « guéris ». Dans ce domaine, ce ne sont pas des « affections » que l’on soigne comme une grippe. Le changement qui s’opère n’est rien d’autre que la transformation existentielle du sujet.

Est-ce que la psychanalyse, c’est compliqué et intellectuel ?

Il n’existe pas de thérapie plus simple et plus basique que la psychanalyse. (Je n’en dirais pas autant de la théorie…) Un patient et un psychanalyste décident de se voir régulièrement. Ils conviennent d’une durée de séance, (généralement entre 25 et 45 minutes), ils décident d’un prix pour cette séance (entre 40 et 100 euros). Le patient parle et s’engage à dire tout ce qui lui vient à l’esprit et le psychanalyste écoute. Le psychanalyste veille à ce que ce cadre soit respecté pendant la cure, ce qui définit les conditions de bon déroulement du travail. Et c’est tout… C’est tout, mais je n’ai défini que le cadre. Le reste concerne la particularité de chaque cure et de chaque patient. Et le reste, c’est ce qui fait que chaque cure est singulière…
Dans une analyse, tout est possible, mais uniquement par le biais de la parole.C’est la parole vraie, c’est-à-dire celle « qui n’est pas du semblant » comme dit Lacan, qui agit. De ce fait, la psychanalyse n’a rien à voir avec le niveau intellectuel du patient, son savoir, son intelligence ou la vivacité de son raisonnement.

On dit souvent que les psychanalystes ne parlent pas, est-ce vrai ?

Ce qui importe dans le processus de la psychanalyse, c’est la parole du patientdans la relation avec son analyste (ce que l’on appelle le transfert). Le fait que ce soit votre parole qui compte avant celle de votre psychanalyste, ne signifie pas qu’il doive s’obliger au mutisme. Votre psychanalyste peut parler, mais il doit parler pour faciliter votre parole et vous aider à faire que cette parole advienne. Cependant, il est possible qu’au cours de l’analyse, il y ait des moments de silence. Ce silence a aussi un sens. Pourquoi ne pas lui laisser sa place ?

Pourquoi certaines analyses durent si longtemps ?

Parce qu’il n’est pas possible de changer en quelques séances ce que l’on a mis toute une vie à mettre en place. Une analyse c’est long pour des raisons évidentes et logiques. La cure analytique n’avance qu’à la vitesse du patient et force est de constater que ce travail demande du temps et que le temps est une des conditions et des dimensions de l’analyse. Précisons que la psychanalyse n’est pas une obligation et que la plupart des gens vivent bien sans y avoir recours et c’est tant mieux. Seul une minorité d’entre eux font une analyse et s’en trouve transformés et c’est aussi tant mieux. Ce n’est peut être pas si anormal ou étrange de consacrer quelques minutes par semaine à parler à quelqu’un pour élaborer sur sa vie, pour aller mieux et interroger son destin?

Comment savoir si on a choisi la bonne ou le bon psychanalyste ?

Choisissez un psychanalyste avec qui vous vous entendez bien et en qui vous avez confiance. Le travail analytique repose sur la qualité de la relation à l’analyste. Il est important qu’il soit disponible, à votre écoute, aimable et bienveillant. Cela veut dire que vous devez être capable de discuter de tout avec lui, y compris du prix des séances, de leur fréquence et de leur durée. Il y a quelques années dans notre pays, la psychanalyse a joué un rôle de premier plan dans le monde des idées. Elle était à la mode et certains psychanalystes ont adopté une posture de toute puissance. Ils sont devenus soudain hautains, arrogants, froids, désagréables et cassants. Les temps ont changé et cette période est révolue. Rien ne justifie le fait qu’un analyste soit impoli, discourtois ou même désagréable avec ses patients. Mais s’entendre bien avec son analyste ne veut pas forcément dire être toujours en accord avec lui. L’analyse n’est pas un conte de fée ou une lune de miel. Il peut y avoir des difficultés, voire même des conflits. Et c’est d’ailleurs l’un des enjeux de la cure analytique que de travailler sur ces conflits et leurs origines. Ils doivent être analysés pendant la cure, dans le transfert.

Une psychanalyse se déroule-t-elle toujours sur un divan ?

Dans certains cas, quand le psychanalyste le juge utile et que le patient accepte, il est possible que le patient s’allonge sur un divan pour faciliter la parole. Cette méthode inventée et recommandée par Freud est la plus adaptée pour la pratique de la psychanalyse. Il est en effet plus facile de parler sans la présence visuelle du psychanalyste en face de soi. Mais de là à dire que c’est le divan qui fait la psychanalyse, il y a un pas que je ne franchirai pas. Certaines thérapies d’orientation psychanalytique en face à face se révèlent plus appropriées que certaines cures allongées qui n’en finissent pas.

La psychanalyse est-elle efficace?

Le choix du terme « efficace » n’est pas très heureux. Efficace par rapport à quoi ? On est efficace quand on s’est donné pour but d’arriver au bout d’une tâche déterminée à l’avance et qu’on y est parvenu. Les raisons pour lesquelles nos patients viennent nous voir n’ont souvent rien à voir avec celles qu’ils découvrent pendant la cure. Comment peut-il en être autrement ? De manière plus générale, les difficultés que rencontrent nos patients ne se résument pas à des problèmes d’adaptation. C’est bien ce que nous disons quand nous affirmons que les symptômes « parlent ». Les effets de l’analyse sur nos patients ne se mesurent pas en terme d’efficacité, mais de désir. Nos patients ont des symptômes et nous affirmons que ça a un sens. Nous constatons que le fait de mettre des mots sur ce qui est resté indicible jusque là, a des effets et que ça change leur existence. Ces changements ne sont ni mesurables, ni quantifiables. Il n’est pas très compliqué de se renseigner sur ce dont il s’agit. Demandez à ceux de vos proches qui ont fait une analyse. Partout en France, plusieurs milliers de psychanalystes (6000 à 7000 d’après l’Express) reçoivent quotidiennement leurs patients. Ils travaillent sur la théorie et la clinique dans des sociétés de psychanalyse, parlent régulièrement de leur pratique à un autre psychanalyste (supervision), voire même, continuent leur analyse sur un divan. Ils jouent un rôle social considérable pour soulager ce que l’on appelle « la souffrance psychique ».

La cure analytique n’est-elle pas une activité narcissique et égoïste uniquement tournée sur sa petite personne ?

Parler, ce n’est pas forcément parler de soi ou s’enfermer sur soi. « Etre humain » ou « être au monde », ce n’est pas la même chose qu’être une chaise ou une table. Quand le patient entre dans le cabinet de consultation, il y arrive avec ses proches, sa famille, son histoire, sa langue, son milieu et tout ce qui le constitue. Pendant tout un temps d’élaboration de la psychanalyse, on a cru qu’il suffisait de faire émerger les pensées inconscientes et de les révéler à la conscience pour que l’affaire soit jouée. Puis on s’est aperçu que ce qui « soignait », ce n’était pas la connaissance, le savoir sur soi, mais la parole dite dans la relation au psychanalyste que l’on appelle le transfert. Comme le dit Lacan, ce n’est pas « le dit » qui compte, c’est « le dire ».C’est pour cette raison que la psychanalyse n’a rien à voir avec l’introspection ou monologue sur soi. La cure analytique est d’abord une rencontre avec un autre, par la parole, dans le cadre défini par la cure analytique.

Est-ce que la psychanalyse n’est pas dépassée ?

La psychanalyse a été inventée par des femmes, les premières patientes de Freud, qui ont exigé qu’il se taise et qu’il les écoute. C’est ainsi que Freud a eut l‘idée de mettre la parole du patient sur le devant de la scène avant le savoir du thérapeute. Ce principe n’est pas dépassé. C’est toujours celui de toutes les psychanalyses. Depuis son invention, la psychanalyse a été partie prenante dans la plupart des grandes mutations de notre société. La psychanalyse a donné la parole à des femmes, leur attribuant une place à l’égal de l’homme. L’homosexualité a été, et ceci dès les débuts de la psychanalyse, considérée comme une orientation sexuelle et non comme une tare ou une maladie. C’est la psychanalyse qui la première a reconnu l’importance de la sexualité dans la vie psychique des adultes et des enfants. Il suffit de lire n’importe quel magazine de société pour se rendre compte à quel point les idées de la psychanalyse ont diffusées dans le corps social et à quel point certaines des idées les plus révolutionnaires de Freud sont devenues aujourd’hui des évidences. Les psychanalystes continuent d’intervenir dans le débat social et se battent pour défendre leur point de vue sur un certain nombre de questions de société. Ils sont actifs, mais ils évitent de se mettre en avant parce qu’ils sont convaincus que leur place n’est pas sur une estrade, mais à l’écoute de leur patient. Les psychanalystes défendent le sujet contre la foule, ils privilégient le particulier plutôt que le général et soutiennent le désir plutôt que la satisfaction. Les psychanalystes, qui sont bien placés pour savoir ce qu’il en est de la réalité humaine, se méfient de toutes les églises, de toutes les armées et de toutes les institutions humaines.

Pourtant, certains livres récents dénigrent la psychanalyse et elle est régulièrement critiquée dans la presse ?

La psychanalyse a toujours été l’objet de critique. Le psychanalyste ne se situe pas son action sur le même plan que les autres théories psychologiques. Sa conception de l‘inconscient est en rupture avec la pensée classique. Elle n’est ni une idéologie (ou alors c’est une idéologie du désir), ni un savoir (ou un savoir du non-savoir), ni une morale, ni un ensemble de dogmes et encore moins une philosophie. Pour cette raison elle dérange les idéologues et ceux pour qui la volonté, la conscience ou les savoirs sont le centre de l’homme. Elle est d’abord une pratique dont découle une théorie, qui elle même change et se modifie au fur et à mesure du temps et des cures. Pour Elisabeth Roudinesco, La psychanalyse est une thérapie qui associe une théorie du psychisme à une philosophie de la liberté. Pour dire les choses simplement, nos patients viennent dans nos cabinets parce qu’ils souffrent et qu’ils sont empêchés par des symptômes. Nous ne les regardons pas comme des malades, des anormaux ou des déviants. Nous ne cherchons pas à les traiter, à les redresser ou à les adapter, nous affirmons que leurs symptômes et leur souffrance ont un sens et que la parole peut les en libérer.

Quelle différence entre un freudien, un lacanien, un jungien ?

Freud est l’inventeur de la psychanalyse. (Presque) tous ses successeurs se revendiquent de lui. Lacan, Jung (qui ne se revendique pas uniquement de Freud), mais aussi Ferenczi, Klein, Bion, Winnicott, Dolto parmi les plus connus, ont ajouté à l’œuvre de Freud et contribué au développement de la psychanalyse. La plupart ont fait école et ont profondément marqué la psychanalyse de leur époque et de leur pays. Le but de cet article n’est pas de prendre parti pour telle ou telle obédience. Sachez simplement que chaque école a son lot de bons psychanalystes. Débrouillez vous pour choisir parmi ceux là… Mais pour autant, il n’est pas indifférent de faire une analyse avec un lacanien, un freudien orthodoxe ou un analyste qui a travaillé avec Dolto. La plupart des patients ne se préoccupent pas de cette question. Fiez vous aux conseils de votre entourage et surtout à votre intuition…

J’ai peur que la psychanalyse ne fasse de moi quelqu’un d’autre, d’ailleurs certains écrivains n’ont-ils pas refusé de faire une analyse parce qu’ils avaient peur qu’elle les empêche de créer ?

A propos des effets de l’analyse, Freud utilise une métaphore fluviale, il compare le travail de la cure à celui qui permet au courant d’un fleuve de reprendre un ancien bras mort, plus direct que celui que des obstacles lui avaient fait emprunter au cours du temps. Il est possible, même probable, que certains comportements, certains attachements et certaines activités que le patient faisait avec obstination et sans vraiment y trouver un bénéfice véritable cessent de l’intéresser. Une analyse ça change la vie, c’est même pour cette raison qu’on l’entreprend. Mais de là à imaginer qu’à cause de l’analyse, la littérature ou le cinéma vont perdre le Flaubert ou le Jean Renoir que le patient croit être… Au contraire. On ne compte plus les artistes ou les écrivains en analyse. La psychanalyse permet au patient de vivre plus en accord avec ses désirs, elle ne l’empêche pas de les réaliser. La difficulté étant de savoir ce qu’il en est véritablement de ses désirs, et c’est justement le but de l’analyse…

La psychanalyse ne rend-elle-pas ses patients dépendants du psychanalyste ?

Il est tout à fait exact que le lien entre certains patients et leur analyste ou la psychanalyse se renforce au point qu’ils peuvent en devenir dépendants. C’est l’un des effets de ce qu’on appelle « le transfert ». Il s’agit d’un déplacement provisoire sur la personne de l’analyste du précédent attachement de la névrose, mais dans le but de son élaboration. L’un des buts de la cure est justement l’analyse du transfert et la cessation de cette dépendance. Le transfert n’est pas le propre de la psychanalyse, c’est un phénomène que l’on rencontre aussi en médecine ou dans l’importe quelle psychothérapie. Simplement la psychanalyse prend en compte ce phénomène et en fait une des particularités de la cure.

Comment s’arrête une analyse ?

Il n’y a pas de norme dans l’analyse et donc pas de cure type. Jung prétend qu’il y a autant de types d’analyses que de patients, mais disons que pour la plupart des patients, après un certain temps, la cure prend fin, mais on ne peut pas dire que le travail de l’analyse cesse pour autant. Certains de ses effets ne sont manifestes que longtemps après la fin de la cure. La fin de l’analyse est un moment délicat, particulier et étrange. La réussite d’une analyse dépend en partie de la manière dont elle se termine.

Pourquoi certains psychanalystes parlent une langue compliquée à laquelle on ne comprend rien ?

Les psychanalystes ont développé un savoir et des théories qui ont l’ambition de rendre compte du fonctionnement du psychisme humain. Mais le psychisme humain n’est pas objectivable comme celui d’un moteur et son fonctionnement n’est pas représentable dans le système logique qui est le nôtre. Ce qui ne signifie pas qu’il n’ait pas un fonctionnement rationnel avec sa propre logique, mais il se dérobe à notre compréhension. Prenons un exemple : On définit l’inconscient comme d’un lieu « séparé de la conscience » à l’intérieur de l’homme. Cette représentation est une image qui a l’inconvénient d’être déjà trop « formalisée ». L’inconscient est un lieu, certes, mais qui n’est pas localisable, situable, ni même représentable. Pour tenir compte de cette impossibilité il est plus juste de parler d’un « sujet de l’inconscient » plutôt que d’un « inconscient du sujet ». Il ne s’agit pas que d’un jeu de mot, mais de la conséquence d’une impossible appréhension de ce phénomène autrement que par un effet de langage. C’est pour des raisons de ce type que l’accès à la théorie est complexe, difficile et qu’il ne peut en être autrement. C’est aussi ce qui explique qu’un non initié débarquant dans une réunion de travail de psychanalystes peut avoir l’impression que l’on parle une langue inconnue.

Comment devient-on psychanalyste ?

Pour être analyste, il faut avoir fait une analyse. C’est la condition première. Non, que la psychanalyse fasse de vous un initié, un être plus doué, meilleur ou qui possède un savoir particulier, mais parce que la place qui est celle du psychanalyste ne peut s’occuper qu’après avoir vécu et éprouvé ce travail d’élaboration singulier de la place du patient dans la relation avec son propre analyste et dans le cadre strict et précis de la cure. La deuxième condition est d’en éprouver le désir et de « s’y autoriser de soi-même » comme le dit Lacan et non d’un droit donné par un diplôme, d’un permis délivré par une institution ou d’un savoir supposé. C’est la moindre des choses que la science, qui a pour vocation de faire émerger le désir de ses patients, se fonde avant tout sur le désir de ceux qui l’exercent… La troisième condition consiste à mettre à l’épreuve ce désir avec d’autres dans une société de psychanalyse.

Pourquoi les psychanalystes refusent-ils de se revendiquer d’un diplôme ?

Parce que la mise en avant d’un savoir intellectuel ou technique est l’exact contraire de ce qui a fondé et continue de fonder la psychanalyse. La psychanalyse a existé quand des médecins et des scientifiques ont cessé de mettre en avant leur savoir pour écouter leurs patients. C’est encore ce qui se passe chaque fois qu’un patient vient chez un psychanalyste. Ce sont nos patients qui nous enseignent notre savoir et non l’inverse. C’est de la pratique de l’analyse et des enseignements de la cure que s’est constituée et se constitue la théorie de l’analyse.
Bien sûr le savoir théorique, le « docte savoir », a une place importance dans la pratique et la formation des analystes. C’est d’ailleurs pour cette raison que les analystes ne cessent de lire, d’écrire, d’enseigner, de publier, de se réunir et de débattre dans leurs institutions, mais ce savoir sera toujours en position seconde, si ce n’est pas le cas, il ne s’agit pas de psychanalyse. C’est pour cette raison que le psychanalyste ne peut se revendiquer d’aucun diplôme pour l’exercice de son activité.

Quelle différence y-a-t-il entre un psychiatre, un psychologue, un psychothérapeute et un psychanalyste ?

Les psychiatres sont détenteurs d’un savoir médical nécessitant de longues études validées par un diplôme d’état. A ce titre, un certain nombre de psychiatres sont en charge de la santé publique et certains ont la lourde tâche de traiter dans des instituts spécialisés les troubles psychiatriques graves qui menacent ceux qui en sont victimes, leurs proches et la société. Le psychiatre est donc un médecin qui observe les symptômes, établit un diagnostic, détermine la nature du trouble (ou de la maladie), puis dans un second temps, il propose un traitement, parfois sous la forme de prise d’un médicament. Sa méthode ne se situe pas sur le même plan que celle du psychanalyste pour qui le symptôme a un sens et « parle ». Pendant, longtemps, la psychanalyse et la psychiatrie ont partagé des concepts communs. Les consultations du psychiatre sont, en général, remboursées par la sécurité sociale, à l‘exception de ceux qui ont fait le choix de la psychanalyse.

Le psychologue est détenteur d’un savoir et d’un diplôme universitaire reconnu par l’état, mais il n’est pas tenu de faire une analyse. C’est un professionnel qui soigne les affections ou les troubles psychologique, dans un cabinet privé ou dans de cadre d’une institution publique (hôpital, Cmp, Cmpp…). Ses consultations ne sont pas remboursées par la sécurité sociale.

Les psychothérapeutes s’appuient sur une pratique ou un savoir qui n’est pas toujours reconnu par un diplôme universitaire. A l’origine, il n’y a pas de différence entre la psychothérapie et la psychanalyse. C’est Freud qui, soucieux de souligner son approche différente de celle de Jung, a tenu à réserver l’usage du mot psychanalyse au seul psychanalyste. Les psychothérapeutes se sont organisés pour réglementer leur profession et ont obtenu un début de reconnaissance de la part de l’état.

La psychanalyse est une thérapie par la parole. Le psychanalyste est un thérapeute qui a fait une psychanalyse, qui a suivi un enseignement et qui est inscrit et participe aux activités d’une société de psychanalyse.
Généralement, il exerce dans un cadre privé et n’est pas reconnu par l’état. Ses consultations ne sont pas remboursées par la sécurité sociale. Les psychanalystes ne souhaitent pas être intégrés au système étatique de santé publique parce que leur exercice est libre et privé et relève exclusivement d’un accord passé entre un patient et un psychanalyste. Cependant, pour ne pas réserver la psychanalyse à une pratique exclusivement libérale, des psychanalystes exercent pour un public d’enfants, d’étudiants ou de personnes en difficultés dans un certains nombres d’institutions d’état (hôpital, Cmp, Cmpp, Camsp, dispensaire, etc.)

N’importe qui peut donc se revendiquer psychanalyste ?

En théorie, oui… N’importe quel thérapeute peut se revendiquer psychanalyste. Mais en réalité, ce n’est pas si simple. Le psychanalyste est un personnage public, il est intégré dans la vie de la cité. Il est connu par ses patients et ses collègues, il a un cabinet de consultations. Ce sont les autres psychologues ou psychanalystes et les médecins qui lui adressent ses patients. Ce sont les résultats obtenus avec ses patients et le bouche à oreille qui font la preuve de la qualité de son travail. Le psychanalyste qui n’est pas reconnu n’exerce pas longtemps son activité.
Pour Freud, le diplôme et les études médicales n’étaient pas un gage suffisant pour l’exercice de la psychanalyse. Il s’est battu pour que la profession de psychanalyste soit accessible aux non-médecins. Peut-on lui donner tort ? C’est le désir d’être analyste qui est mis en avant pour être analyste. C’est le prix à payer pour que la psychanalyse reste libre et indépendante.
Les psychanalystes exercent un métier complexe et passent l’essentiel de leur temps à travailler avec leurs patients, à se réunir pour analyser leur pratique, à lire, à apprendre. Bien que ne faisant pas partie du système de santé publique, ils soulagent une part non négligeable de la souffrance psychique.

Pour quelle raison la plupart des psychanalystes demandent-ils qu’on les paie en liquide ?

Ce n’est plus une règle intangible. Beaucoup de patients règlent leur psychanalyste par chèque. L’argent, c’est ce qui permet au patient de ne pas rester en dette vis à vis de son psychanalyste. Il joue donc un rôle essentiel dans la cure. L’argent est un objet d’échange complexe qui a une valeur et une signification inconsciente. Pratiquement, la manière toujours particulière dont les patients s’acquittent de leur dette à la fin de la séance n’est pas dénuée de sens. C’est pour cette raison que la plupart des psychanalystes demande à être réglés en liquide. Mais encore une fois, chaque analyse est particulière et chaque psychanalyste a sa propre manière de faire. Il est difficile d’édicter des règles valables pour tous à propos d’un « objet » qui suscite un attachement aussi particulier que l’argent.

Une analyse avec un homme est-elle différente d’une analyse avec une femme ?

Sans doute… Ce n’est pas indifférent, mais dans tous les cas, il faut choisir. Vous remarquerez qu’on ne peut pas ne pas choisir. L’analyse ne sera pas la même si vous choisissez un homme ou une femme. La plupart des patients savent s’ils sont plus à l’aise pour parler avec l’un ou l’autre sexe.

Quelle est la particularité de la psychanalyse par rapport aux autres psychothérapies ?

La psychanalyse propose au patient un travail d’élaboration par la parole qui se structure autour de trois principaux concepts théoriques: L’existence de l’inconscient, la prise en compte du transfert et le primat donné à la sexualité. Ce sont ces trois concepts qui différencient la psychanalyse des autres thérapies. Qu’est-ce que ça veut dire ?

Premièrement : l’existence de l’inconscient :
Les patients qui viennent en consultation sont sous le coup de symptômes (Idées obsédantes, angoisse, perte de désir, échecs, répétition, etc…). Les psychanalystes partent de l’hypothèse que « la cause » de ces troubles est psychologique et inconsciente, ce qui ne veut pas dire qu’ils ne s’étayent pas sur une base organique, héréditaire ou biologique, ni même que les troubles psychiques n’ont pas une dimension réelle démontrable et mesurable. Mais les psychanalystes considèrent que ces symptômes ont un sens et sont l’expression d’un conflit psychique. Ils n’engagent pas le travail uniquement autour de l’observation et la typologie des symptômes, mais se préoccupent avant tout des paroles et de la personne du patient, (les psychanalystes parlent de « sujet ») et ce, quelque soit son « niveau », son intelligence et ses capacités intellectuelles.
Pour la psychanalyse l’homme est un être parlant, libre et doué de raison, il existe à l’intérieur de lui un lieu séparé de sa conscience (l’inconscient), où la raison vacille et qui est à l’origine d’un conflit psychique dont les symptômes ne sont que l’expression.

Deuxièmement : La prise en compte du transfert
Freud a découvert au cours des premières cures et après beaucoup de tâtonnements que c’est la parole du patient qui soigne et non l’information que lui délivre l’analyste. Certes, le patient souffre de ne pas savoir, mais il se soigne en le disant. C’est sa parole qui agit dans la cure et pas ce que lui dit le thérapeute. Pourquoi ? Parce que parler, c’est parler à l’autre, ce n’est pas simplement émettre un message que l’autre reçoit. C’est instituer l’autre comme garant de la vérité de ce que l’on dit. Par conséquent le psychanalyste est impliqué dans le dispositif mis en place dans la cure. Il n’est pas qu’un observateur neutre et détaché. Comment doit-il intervenir ? C’est bien là toute la question… Le travail du psychanalyste est de libérer le patient des motions inconscientes qui l’entravent en préservant son intégrité et sa liberté. Il doit s’effacer et laisser sa parole de son patient occuper l’espace. C’est pour cette raison que le psychanalyste intervient peu et à des moments précis de la cure, quand la problématique a été suffisamment élaborée pour être sûr que la parole dite dans le cabinet soit celle du patient et pas celle du thérapeute.

Troisièmement : Le primat donné à la sexualité.
On a accusé Freud de tout expliquer par la sexualité. Or la sexualité selon Freud n’est pas la génitalité. Freud n’est pas obsédé par le sexe, il constate que ce qu’il appelle les pulsions sexuelles, celles qui, dans tout organisme vivant concernent la reproduction, ont chez l’homme des conséquences spécifiques que n’ont pas les autres pulsions. II prend simplement acte du fait que chez l’homme, l’amour n’est pas la faim, que le désir n’est pas le besoin. Pour Freud, la sexualité joue un rôle fondamental dans le fait d’être humain. La pulsion sexuelle (libido) est à la fois la cause des névroses, le concept de base qui permet d’expliquer le fonctionnement particulier du psychisme humain, et à un autre niveau, ce qui définit à la fois l’horizon et la limite du travail du psychanalyste. Freud n’en démordra pas. Pourquoi ? Parce que le but de la psychanalyse est de réconcilier l’homme avec sa condition, fût-elle imparfaite et pas d’en changer la nature ou de l’élever au-dessus de son état. En conséquence, il maintient son édifice théorique fermement arrimé à ce concept de libido, imparfait certes, mais souple, paradoxal et tangible qui recouvre le mieux ce qu’est la base et la finalité de l’existence humaine. Freud se méfie des mystiques, des religieux, des sages, des philosophes et des idéalistes et refuse d’embarquer pour les étoiles, les mythes, la société idéale ou l’au-delà. Il maintient le psychanalyste à son fauteuil et lui rappelle sa modeste et nécessaire ambition : Libérer les patients de leurs entraves inconscientes en les laissant libre du choix de leurs vies.

 

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Boiter devant le Covid19.


Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède !

Allez-vous en et aimez-vous ! Léchez-vous les uns les autres !

Fin de Partie, Samuel Beckett

L’humanité vit aujourd’hui un noviciat. Pour la première fois une épidémie est affrontée sans un raisonnable fatalisme. L’ordinaire n’est plus de mise. Ni la Grippe Espagnole, ni la Grippe Asiatique, ni même la Grippe de Hong Kong n’ont suscité la moindre réaction des pouvoirs publics.  Et nous sommes habitués à la grippe saisonnière au nombre de décès supposé ordinaires

Alors, nous interroge l’étrangeté d’une réaction démesurée devant le COVID 19 au regard de l’usage. Pourquoi cet emballement? Pourquoi l’ordinaire n’est plus accepté

En 2006, Gilad Shalit, un soldat israélien, est capturé par des militants du Hamas au cours d’un raid en territoire israélien. En échange de sa libération, le Hamas exige la libération de plus de 1.000 prisonniers, dont la plupart est condamné par les tribunaux israéliens pour avoir mené des attaques terroristes meurtrières. Un vif débat fait rage alors en Israël pour savoir si le gouvernement doit accepter l’échange ou rester ferme. Un débat relayé par les réseaux sociaux ; Facebook a deux ans.

Une analyse purement rationnelle s’opposait clairement à cette libération. Pour sauver un soldat, l’accord créerait les conditions de nouveaux attentats, de nouveaux enlèvements, de nouvelles séquestrations, de nouveaux morts. L’accord augmenterait la puissance politique du Hamas.

À première vue, ceux qui soutiennent l’accord semble être irrationnels. Mais il existe plusieurs façons de composer avec la rationalité humaine. Ceux qui s’opposent à la transaction proposée obéissent à des considérations politiques et militaires. Ils défendent le collectif contre l’individuel, la raison devant l’émotion. Ceux qui veulent voir revenir le jeune Shalit à tout prix répondent à des instances philosophiques, à la règle talmudique du qui sauve un homme sauve l’humanité.

Une approche saine aurait été une réponse équilibrée mais l’aporie résiste mal à des accords contractuels. Shalit n’est pas divisible en deux.

La pulsion morale, marqueur de l’appartenance au groupe, s’extrémisa par l’usage de Facebook. Chaque individu diffusa après de son groupe d’amis des réseaux locaux ce qu’il nomme sa morale et qui se constitue surtout de son émotion, ici de sa peur absolue du réel, Gilat Shalit réduit à un déchet dans une cave de Gaza. L’affection s’impose avant le raisonnement.

Reconnaissons que le Hamas des attentats suicides commis par des adolescents, des discours de haine et des boucliers humains rend un grand service à cette disposition psychique. L’effroi à chaque nouvel attentat empêche de penser. Aujourd’hui le caractère aléatoire de la survenue du virus désoriente et impose l’émotion, seule réaction à ce hasard. Le virus est invisible, pernicieux, d’origine étrangère et mortel. Le spectacle insupportable du réel est dissimulé sous des chaudes larmes. Ceux qui ne parviennent à se laisser déborder  exigent une origine à cette peste du 21é siècle: ce sont le pangolin, les chinois, les mangeurs de viandes, le réchauffement climatique, l’institut Pasteur, le capitalisme, la globalisation, les émigrés. Par un déplacement de culpabilité, toutes les haines faciles y passent, y compris contre les Juifs qui empoisonneraient les puits palestiniens. Et si cela ne suffit pas le déplacement se retourne vers la divinité. Les millénaristes, eschatologistes, collaposologues ravis ont repéré leur nouvel Armaguedon. Même Mélenchon, furieusement laïciste invente sa moulinette religieuse, il voit dans l’épidémie le signe d’un grand soir.

L’effroi empêche aussi de rêver. Les imaginaires s’embrasent jusqu’à se tarir. On veut tout savoir, tout comprendre. Le doute est interdit. L’ angoisse se transforme en délire ; certains se transforment en super héros, d’autres en prix Nobel de médecine. Le concret et le casuel se bouchonne par l’émotion, par les sentiments confus, les intuitions intimes. Nous connaissons tous ce test où l’on confronte des personnes à un dilemme : un train hors de contrôle est sur le point de tuer cinq personnes. Il est possible de le détourner vers une autre ligne ferroviaire sur laquelle il ne va tuer qu’une personne. Est-ce que vous tirerez le levier? 90% disent oui. Mais dans une autre étude: vous êtes sur un pont et vous voyez un train se dirigeant vers cinq personnes. Vous pouvez les sauver en poussant un seul homme hors du pont, ce qui le tuera. Le ferez vous? Seulement 10% disent oui. Il est immoral à 90% des gens de décider puis d’acter puis de blesser ou de tuer de façon certaine une personne identifiée.

Dans le cas de Shalit, les victimes futures des terroristes libérés ne sont qu’une idée, un pari, une contingence. Gilad Shalit, en revanche est clairement identifié. Ceux qui militent pour l’échange ne se sentent pas responsables des assassinats à venir par des mains de terroristes libérés. Car ce qui compte (à l’instar de l’épidémie au Covid 19), c’est de juguler l’ émotion en la déchargeant en boucle sur les réseaux locaux. Et aucun gouvernement ne prend facilement le risque de s’opposer à cette vague mondiale.

Dans le cas du virus, pas une mort devient supportable. L’ordinaire de l’épidémie n’est plus accepté. Chaque décès est relayé sur les réseaux locaux. On pleure avec plus de ferveur ceux qui sont morts du covid19 ; ceux-là, on les compte dans une comptabilité macabre qui mesure notre peine. Les visages des défunts envahissent la toile. Sans autres mots que ceux de l’affect, de la pulsion. Les obsèques rapidement organisés nous privent d’homélie, d’un effet de discours.

On pense à eux de la même façon que  les Israéliens pensaient à Shalit enfermé dans une cave sans lumière durant cinq années. Un visage humain fait oublier les abstractions et les réflexions. Lorsque vous marchez dans la rue, vous essayez de détourner le regard de la mendiante qui tend la main vers vous, parce que le contact visuel corrompt l’idée abstraite de la mendicité en une rencontre humaine spécifique. Les Israéliens ont vu placardés sur les murs des villes et de Facebook le visage et le nom de Gilad Shalit, des tee-shirts ont été fabriqués, ils ont vu et entendu la mère ; impossible ainsi de contourner l’interpellation. Quitte à piétiner la morale judiciaire, car la  libération des terroristes palestiniens consiste à amnistier des assassins (responsables de la mort de 569 Israéliens). La justice s’oppose donc fermement à la tractation de cette libération.

Pourtant l’échange aura bien lieu. Au nom de l’émotion, de cette peur du cadavre de Shalit, une peur individuelle mais collectivement relayée et alimentée. Le symptôme de chacun devient un symptôme partagé, fédéré. Il devient culture.

L’Angleterre a voulu au début de l’épidémie agir as usual. Comprenons bien, le raisonnement est là :  L’analyse d’un échantillon de 355 patients décédés du Covid-19 en Italie montre que leur moyenne d’âge était de 80 ans, 30% avaient une cardiopathie ischémique, 35% un diabète grave, 20% un cancer en phase terminale, 25% une fibrillation auriculaire, 10% un antécédent récent d’AVC, nombreux étant ceux qui avaient des comorbidités associées ; seul 0,8% des patients n’avaient aucune comorbidité connue… Quant aux personnes jeunes, la comorbidité la plus fréquente est une obésité très importante souvent associée à un diabète, un asthme, etc. Au vu de ces chiffres, et convaincue que la seule option était l’immunité collective naturellement acquise, le gouvernement anglais a pris la décision politique pas si insensée de l’inaction. Or, les temps ont changé. Facebook Instagram et whatsapp réduisent le globe à un village. Les nuages de Tchernobyl ne s’arrêtent plus aux frontières et le virus, mondial attaque chacun de nous au moins de terreur. L’opinion publique internationale uniformisée par les réseaux sociaux a poussé le Premier ministre anglais à épouser la nouvelle norme, celle de l’affect.

On voudra décrire ce noviciat devant l’épidémie par les topologies freudiennes ? Écrivons que répéter consiste ici à réduire la charge émotionnelle dans l’immédiat, que cette répétition est grosse d’abord d’un dire moutonnier sur facebook  où s’intrique à l’appel au groupe salvateur une peur de l’autre en ce qu’il est contagieux, et que cette répétition s’opère à ce titre par la pulsion de mort. Une pulsion de mort qui paradoxalement refuse d’une façon infantile la terrible condition humaine, mais qui modifie le paradigme général au travers une claudication nouvelle.

 

Les 5 règles psychiques du confinement


1 – Préserver les routines de vie

La socialisation en pointillé ne doit en aucun cas vous exonérer de maintenir une hygiène de vie, autant en ce qui concerne le cycle veille-sommeil, la prise de repas et l’activité sportive à faire désormais à la maison .

2- Eviter le débordement  d’information

Les informations écoutées en boucle, à chaque passage, à peine différenciées, opèrent comme des mantras hypnotisants. Elles colonisent lentement la pensée jusqu’au débordement. Inquiétantes, elles deviennent très vite effrayantes.

3 – Rester en contact avec les autres

Cultivez une socialisation différente mais soutenue en téléphonant à vos amis, aux membres de votre famille, à vos collègues de bureau ou même à des connaissances lointaines. Toutes les applications, elles sont nombreuses, de téléconférence proposent même des discussions de groupe, autant d’apéros virtuels.

4 – Préparer la fin du confinement

Le confinement aura une fin. Organisez à l’avance le retour à une vie personnelle et professionnelle normales. Faites les comptes, imaginez la reprise, organisez son planning d’après confinement, créer les futurs slides,  etc …

5 – Donner du sens

C’est la clé d’une vie psychique réussie. La vie n’a par nature aucun sens surtout lors d’une épidémie internationale et d’un confinement. À vous de lui donner le sens que vous choisirez en conscience. Même en plein confinement, rappelez-vous à votre Ikigai pour le préserver et l’alimenter de choses nouvelles.

Le Ghosting (1)


Le Ghosting, fantomage, présentation :  Qu’est-ce que c’est, pourquoi ça fait mal et ce que vous pouvez faire pour y remédier

Qu’est-ce que cela signifie ?

Vous êtes en couple. Tout à coup, sans aucun avertissement explicite, votre partenaire  disparait. Aucun appel, aucun message aucun texto ni email, aucune connexion établie sur les médias sociaux, aucune réponse à aucun de vos messages. Votre partenaire sans avoir  quitté la ville de façon inattendue, sans une raison d’une urgence familiale, sans être mort dans un fossé quelque part a tout simplement mis fin à la relation sans se soucier d’expliquer ou même de vous laisser savoir. Vous avez été ghosté(e).

Qui?

Pourquoi quelqu’un choisirait-il simplement de disparaître de la vie d’une autre personne plutôt que d’organiser a minima  une conversation pour mettre fin à une relation? L’abandonné ne saura jamais avec certitude pourquoi il a été  ghosté(e). Bien que aucune études sur ce phénomène nouveau ni des recherches antérieures n’aient porté sur le type de personnalité, il est acquis que ces personnalités connaissent un rapport conflictuel avec l’attachement et son corollaire la rupture. Ces personnes évitantes sont réticentes à se rapprocher de l’autre en raison de problèmes de confiance et d’une peur-fascination pour la  dépendance à l’autre. Ils  utilisent alors des méthodes radicales de fin de relations.

La question de la perversion est posée sauf qu’une étude suggère que les personnes qui terminent leurs relations ainsi ont souvent été elles-mêmes ghosté(e)s, ce qui milite en faveur d’une explication du cote du trauma.  Le fantôme manifestement  sait ce que l’on ressent lorsque la relation prend fin de manière abrupte. Pourtant, il semble ne manifester  aucune empathie envers l’autre, ni  éprouver un sentiment de culpabilité.

Pourquoi?

Le ghost ne se limitent pas aux relations amoureuses, les amitiés et même les relations de travail peuvent se terminer par une forme de fantomage. Pour la personne,  le simple fait de s’éloigner d’une relation, voire d’une relation potentielle, constitue un moyen rapide et facile de s’en sortir. Pas de drame,  ni de questions embarrassantes; pas besoin non plus, et c’est là peut être le secret du fantôme, de faire face aux sentiments de l’autre.

Que faire si vous êtes ghosté(e)?

Le fantômage  fait très  mal car il est un rejet cruel. Cela est particulièrement douloureux, car il laisse la victime sans justification, ni conduite, à suivre. Elle reste seule face à l’assaut de ses émotions.  Elle voit se réactualiser en elle des anciennes peurs d’abandon ou de manque d’estime de soi, même si, en même temps,  le fait d’être ghosté la projette au premier plan de la scène.

Comment surmontez?

Malheureusement, il n’ya pas de solution miracle ni de conseil éprouvé  vers la guérison d’un cœur ghosté, mais il y a du bon sens. Évitant les appels ou les recherches sur les réseaux sociaux, la victime se met à l’abri  de faire resurgir des émotions douloureuses . À l’époque des réseaux sociaux,  le fantôme apparaîtra probablement sous différentes formes et, si tel est le cas, cette personne qui a maintenant physiquement disparu  est encore assez visible. Après avoir cessé de se torturer en examinant de vieilles photos, des textes sauvegardés, de nouvelles publications sur les réseaux sociaux et tout autre élément susceptible de rappeler le fantôme, le ghosté aura profit à le remplacer par une  nouvelle occupation. Plus serein il saura accepter la réalité: ce n’est jamais  à cause de lui .  La victime finira par comprendre qu’un individu qui a besoin de recourir au Ghosting pour rompre, enferme en lui des  faiblesses, radicales et massives qui ne concernent pas sa victime.

 

Le pervers narcissique


a72e7769b75e749d421d27ff46b2b8baPour Racamier, l’inventeur du concept dans les années 80, la perversion narcissique est une organisation durable caractérisée par la capacité à se mettre à l’abri de ses conflits internes, et en particulier du deuil, en s’étayant narcissiquement au détriment d’une autre personne pris comme sujet objectivé et manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir. Elle serait donc une structure psychique au sens de la psychanalyse. Pour la clinique, l’élément relevant est ainsi : il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on espère seulement s’en sortir indemne car les relations avec un pervers narcissique (PN) sont nocives. Pour la clinique encore, la notion a tant cannibalisé le discours de certains analysants qu’il ne s’agit plus de se demander si le PN existe, mais plutôt de comprendre ce qui se joue autour de cette notion branchée. Peu nous importe de constater que le PN n’est pas une nosologie puisqu’il s’agit non de ‘guérir’ le malade mais ses victimes. Peu nous importe de savoir si le pervers narcissique prouve son existence par la portrait des dégâts que lui créditent ses autoproclamées victimes. Peu nous importe au fond s’il la prouve, dans l’au delà d’une argumentation ou d’une réfutation de la preuve ontologique, par une reconnaissance apportée par un désir des victimes ou des médias. Peu m’importe car je pose ici, parodiant Feuerbach et afin de m’y intéresser sans réserve que la femme [1] créa la perversion narcissique à son image.

Les deux notions freudiennes de la psychanalyse qui se conjuguent dans ce concept sont la perversion et le narcissisme.

La perversion

Freud définit la perversion en décrivant et recensant les aberrations sexuelles. La perversion est définie comme une action déviante. Les perversions concourent chez l’enfant à l’élaboration de la sexualité. Elles collaborent à son apprentissage et de l’objet sexuel et de ses modalités de saisie et d’appropriation. Un simple baiser, en détournant la sexualité de son but naturel est déjà une perversion. Les préliminaires sont à l’âge adulte autant de résidus des perversions de ce pervers polymorphe que nous étions enfants. Tout est pervers au fond. Cependant la perversion comme trouble pervers rapporté à une personnalité perverse est cette inclination compulsive et répétée à détourner les choses de leur vraie nature en vue de mettre en place un mécanisme de défense, c’est-à-dire un phénomène psychique qui vise à éviter une souffrance interne.

Cette inclinaison compulsionnelle est un marqueur de la nature perverse en tant qu’elle utilise l’autre comme une chose, comme un instrument ou un support, en vue d’extérioriser et de projeter sur lui ce qui est considéré comme insoutenable ou déstructurant pour l’individu. Le pervers utilise ce dispositif mental afin de se prémunir de l’intolérable. L’origine de cette utilisation destructrice de l’autre est donc axiomatisée par le pervers comme un aménagement défensif, projetant sur un mode paranoïde sescontradictions internes et les douleurs associées qu’il refuse de ressentir. Lorsque ce mécanisme tend par ailleurs à valoriser l’égo, à étayer l’image extérieure de soi, Racamier propose de parler de perversion narcissique. Toutefois, une perversion a toujours un versant de réparation narcissique. Par exemple, l’ acte, ou son projet, d’imposer à l’autre d’une relation sexuelle au détriment de sa volonté et à l’encontre de son désir propre est une perversion, et aussi un trouble farouche du narcissisme et de l’empathie en miroir. À ce titre, nous serions tous des pervers narcissiques en puissance. Uniquement, le passage à l’acte, sa répétition, et le recours quasi exclusif à ce dispositif estampillent le PN.

À sa source, la perversion est un fonctionnement défensif, utile à tout un chacun. Néanmoins, chez certains, ce mécanisme s’installe comme structure en ce qu’elle leur permet d’éviter la souffrance psychique, l’angoisse, les épisodes de pertes (deuils, vieillissement, maladie, mort…) ou la remise en question de soi-même. Plus ce mécanisme est utilisé, et plus il se renforce, car l’utilisation de l’autre comme instrument et objet de sa perversion prive la personne perverse d’un retour affectif structurant. Nous sommes tous des pervers épisodiquement, mais dans la perversion narcissique décrite par Racamier, la dimension antinarcissique, cette empathie oblative qui vient naturellement compenser nos penchants égocentriques est devenue inopérante : elle aurait disparu, se serait effacée. Le pervers narcissique a paradoxalement besoin des autres et de leur empathie mais il besogne avec tant d’application à les rendre ustensiles pour échapper à sa conflictualité interne qu’il gomme le rapport humain. Un trouble de la personnalité narcissique a habituellement comme destin d’être compensé par une pulsion inverse. Dans le cas de la perversion narcissique, cette pulsion inverse devient imperceptible. La perversion est une antirelation dans laquelle l’autre est objectivé. Le PN colonise la pensée de l’autre sans se laisser empiéter.

Le narcissisme

Le narcissisme est le fondement de la confiance en soi. Lorsqu’elle est défaillante, lorsque la grande fragilité du sujet est un chantier à ciel ouvert, alors le terme peut désigner l’importance excessive accordée à l’image de soi. Le trouble du narcissisme chez le PN est un intérêt excessif pour soi, pour l’image de soi, associant survalorisation de soi et dévalorisation de l’autre, habituel chez l’enfant, courant chez l’adolescent, compensatoire chez l’adulte. Son corolaire est une tentative d’annulation de l’autre, concurrent insupportable. Le jeunisme de certaines mères, pratiquant la chirurgie esthétique est un trouble narcissique souvent délétère pour leur fille. Si la mère est la jeune, alors où est la fille, sauf à être un objet négligé ou annulé par la mère, soit pire, à être un objet requalifiant la mère par une validation forcée et une complicité tout aussi imposée qu’artificielle.

 Pourquoi ca marche

Mon propos ici ne sera pas la nosologie de ce néosyndrome, mais plutôt de comprendre pourquoi tant de patientes sont confrontées à des êtres aussi nocifs. Car il m’est toujours étrange de voir des personnes tombées dans le panneau, de devenir pour certaines avec autant de facilité des victimes consentantes, jusqu’à glisser lentement faire une dévalorisation de soi même de nature mélancolique, ou le moi est devenu selon l’expression de Freud pauvre et vide.

La perversion est un déni :

Chez le PN, le mécanisme inconscient est le déni de la castration. Et ce refus d’admettre la différence des sexes opère chez lui un clivage. Dans la vie sociale, le PN se comportera souvent comme un citoyen, un hôte, un invité ou un employé modèle et exemplaire tandis que dans sa vie sexuelle et sentimentale il ne pourra atteindre ce qu’il désigne comme sa jouissance qu’à certaines conditions qui lui sont propres. Si ces conditions entrent en conflit avec les lois sociales, il sera tenté de les transgresser ; et si ses conditions entrent en conflit avec les voies de plaisir de son partenaire, il sera tenté égoïstement de pratiquer la manipulation avec la plus grande mauvaise foi, le déni se combinant malicieusement avec le biais paranoïde. On aura compris que le clivage du PN rend son piège diabolique pour la victime. En couple avec l’homme socialement le plus charmant qui soit, il est incongru de se plaindre et ainsi de dévoiler ce qui se passe au sein du couple, car les proches s’étonneraient ; la souffrance se conjugue avec l’isolement. La situation vectorisée par la solitude se consolide.

La perversion féminise :

Pour Freud, la grande différence entre le pervers et le non-pervers, c’est que le premier reste fixé dans son développement à la question de la non-différenciation sexuelle et que, d’une certaine façon, il a besoin d’y croire pour jouir. Aussi, chez lui ilya une grande porosité psychique entre le masculin et le féminin, et son versant féminin opère sans cesse. Ceci explique que certains PN choisissent dans leur panoplie des femmes mariées pour assouvir par un édifice secret une homosexualité latente où le mari de leur victime joue son rôle sans le savoir sur la scène de leur Oedipe inversé. Par cette féminisation, la victime a un lien très robuste avec lui, car si elle l’aime c’est qu’elle aime ce morceau de la femme qu’elle repère inconsciemment chez lui. Ce bord féminin du PN que sa victime va aimer lui donne la promesse d’entrevoir ce qu’elle recherche de son propre féminin. Cette féminité qu’elle pourchasse l’attache par une corde imaginaire telle une proie. Elle ne peut le quitter, car le quitter serait se quitter elle-même.

La perversion est étrange :

Joyce McDougall interroge la perversion comme création d’une néosexualité, cette nouvelle sexualité se fonde sur une scène primitive sans cesse réinventée. Là où Freud présentait des défenses perverses spécifiques relativement à une situation œdipienne, elle insiste sur la sexualité archaïque venant protéger le sujet fragile, écrasé par une position dépressive foncièrement défaillante. La perversion se déguisera en polyamour, en donjuanisme, en réalité se fait écho d’un manque, d’un manque historique, ancestral pour le sujet. Ce manque en réactualisant le refoulement primaire, cherche à disqualifier l’origine du sujet et le sujet lui-même. Le PN semble venir d’un monde d’avant lui même, extraterritorial dans le temps et l’espace, un monde où l’on ne meure pas. C’est son aura. Devant cette étrangeté fascinante, la victime, goutant le parfum enivrant d’une transgression, ne sait quoi penser et cette sidération la fige encore un peu plus.

La perversion est menteuse :

Le PN a recours à la manipulation, c’est son indispensable. Il a pour cela deux énormes atouts. D’abord il consacre, tel un drogué, toute son intelligence à cette manipulation, et ses mots, sa rhétorique au service de son dessein flatte un peu plus sa victime. S’autorisant tous les mensonges, il saura dire les mots qu’il faut au moment qu’il faut. Mais le deuxième est plus grand atout du PN est qu’il n’aime personne, encore moins lui-même. Et c’est parce qu’il ne connait pas l’amour et qu’il se fait aimer par des femmes qu’ils n’aiment pas que sa force de manipulation est absolue. Son désir condescend au plaisir physique sans amour. Il a traversé un tabou qui lui donne une allure d’extra terrestre (ou de prince charmant !) : il sait dire je t’aime sans aimer. La victime ne peut se désister de ce tabou. Elle restera pour attendre, vainement, réparation.

La perversion fait mal :

Le PN ne se contente pas de déposséder la femme de sa subjectivité, la rendant objet dans sa névrose narcissique, il l’accompagne dans cette douleur. Il caresse une femme inquiète, suspicieuse dans le sens du poil, i.e. dans le sens de son sentiment de culpabilité. Quant à son souffre-douleur, elle convoque son masochisme et savoure chaque mortification comme un moment magique d’abandon total au désir de l’autre. Une analysante me confiait que sans ça elle ne sent rien. Ce que le PN réussit le mieux au fond est de faire croire à sa victime qu’elle vit, que tandis que lui se consacre à la survie de son moi cacochyme, elle est projetée par son truchement dans la vie, et cette suppléance sur le mode hystérique est certainement sa carte maitresse. Elle restera de peur que les deux s’écroulent dans l’ennui.

La perversion est multiple :

La perversion est toujours ambivalente. Puisqu’elle concerne la pulsion, la perversion est par essence ambivalente. Le voyeurisme appelle l’exhibitionnisme, le masochisme le sadisme. Chaque perversion a sa face active, sa face passive. Le pervers narcissique appelle la perverse narcissique comme une complémentaire de son penchant. Il ya donc des couples dePN où l’appariement est parfait. Le PN déclenchant la perversion de sa victime l’infantilise. Elle reste parce que la décision de partir est interdite à cet enfant qu’elle est devenue.

La perversion est futée :

Il reste enfin à dédouaner les victimes en les incriminant. Le PN a cette qualité de savoir choisir ses victimes. Il repère les failles narcissiques pour les boucher par le logiciel qui consiste à l’aimer. Il repère les femmes imbibées par le sentiment de culpabilité de leur névrose et de leur angoisse de castration pour les précipiter dans sa transgression. Dans le meilleur des cas, il souffle à l’oreille de l’inconscient de sa victime – tu ne peux t’aimer sans m’aimer d’abord, dans le pire des cas, il s’adossera sur une érotomanie pour transformer sa victime en pantin dans un système sectaire réduit à deux. Elle ne part pas persuadée que sans lui elle n’est plus rien.

En résumé, la perversion narcissique est une guerrière polyarmée. La combattre sur un flanc ne préserve pas la victime d’être attaquée par une autre arme sur un autre flanc. Le chemin est long de la désaliénation et j’ai souvent assisté à des guerres gagnées contre un PN aussitôt remplacé par un autre, son Ménechme. Toutefois, le chemin de la libération du PN parce qu’il est le chemin de l’affranchissement au discours de l’autre, constitue l’être pensant. Ce chemin est pour beaucoup de femmes une odyssée, un pèlerinage vers soi même. Peut-être qu’on ne nait pas femme, mais qu’on le devient par le truchement du PN. Aussi long et douloureux, ce chemin permet l’avènement d’une liberté de conscience jamais atteinte autrement. Il faut s’exonérer puis se débarrasser du pervers narcissique, car, nuisible, il ne sert à rien, … du moment qu’on s’en sert.

 

[1] je me limite dans cet article aux pervers narcissiques hommes et hétérosexuels.

HAMLET de William Shakespeare, à La cartoucherie.


hamlet1 La Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark plus couramment désigné sous le titre abrégé Hamlet, est certainement l’une des plus célèbres pièces de William Shakespeare. À ce titre,  la nouvelle traduction de l’œuvre par Daniel Mesguich pourrait paraitre à premier abord superflue sauf que l’auteur a eu comme biais le seul possible pour un texte classique d’une telle dimension. Daniel Mesguich a nourri son texte et sa mise en scène, fatiguant non seulement le texte visible, le texte littéral, mais aussi un second texte, invisible, composé de la mémoire du texte visible, de son histoire de sa poussière : gloses, commentaires analyses exégèse souvenirs d’autres mises en scène, etc.

C’est donc au sein de l’actuel que nous recevons aujourd’hui ce texte traduit/trahit par Daniel Mesguich, qui réinvente une poésie, une langue de l’allitération. C’est un voyage linguistique. Par une mise en scène époustouflante, c’est aussi un voyage scénique très riche, proche et en même temps éloigné du classicisme. Ce sont des voyages que nous faisons avec une troupe épatante où la virtuosité de William Mesguich est au service de l’émotion, où les silences au service du sens[1].

On connait l’intrigue : le roi du Danemark, père d’Hamlet, est mort récemment. Son frère Claudius l’a remplacé comme roi et, a épousé Gertrude, la veuve. Le spectre du roi apparaît  à Hamlet et révèle qu’il a été assassiné par Claudius. Hamlet doit venger son père et pour mener son projet à bien simule la folie. Devant l’étrangeté de son comportement, l’on en vient à se demander dans quelle mesure il a conservé sa raison. On met cette folie passagère sur le compte de l’amour qu’il porterait à Ophélie, fille de Polonius, chambellan et conseiller du roi. L’étrangeté de son comportement plonge la cour dans la perplexité. Mis en cause à mots couverts par Hamlet, Claudius perçoit le danger et décide de se débarrasser de son fantasque neveu. Une suite de péripéties, d’intrigues de palais et de méprises avec en point d’orgue le meurtre de Polonius conduisent au carnage final.

L’autre scène.

Le théâtre, lorsqu’il est bon,  et c’est ce que nous poussons sans cesse, réifie l’autre scène, celle de notre inconscient, la scène du rêve, de cet insu qui se répète Le transfert et le dispositif ritualisé de la séance de psychanalyse en autorisant la surprise de la découverte de cette répétition font jaillir cet insu qui se répète. Cette révélation est offerte à l’analyste, à ce sujet supposé savoir. Au théâtre, c’est le quatrième mur[2] qui fait tiers, l’endroit vers où parle le metteur en scène, d’où il s’autorise, le trou dans sa structure en quelque sorte. En cela, Freud écrivait que la scène théâtrale est analogique du dispositif de la cure. Dans une sidération qui va suivre cette confrontation d’avec la pièce qui se joue sous ses yeux, la répétition est dévoilée, localisée, c’est l’insight, la révélation d’un insu. Le spectateur est assis dans son siège de théâtre. Son corps et ceux des comédiens sont en jeu dans le même lieu. La révélation s’inscrit dans une  abréaction.

Dans cet Hamlet, le talent de metteur en scène nous ouvre plusieurs révélations tout au long de la pièce. Pèle mêle : Le miroir séparant Hamlet de son inconscient, l’inconscient spéculaire joué, corporisé par une jeune femme déguisée en Hamlet, le clivage des personnages appuyés par les divisions des lumières et des costumes, l’ambivalence de genre des spectres, l’incestuel entre Hamlet et sa mère, etc…

La mort de Polonius.

Le meurtre de Polonius est une méprise, car Hamlet pense tuer le roi, son oncle Claudius. Hamlet reproche à sa mère son attitude et, à l’instant où il se fait plus violent, Polonius, qui écoutait secrètement, appelle à l’aide. Hamlet, pensant surprendre Claudius, se trompe et le tue. La question du cadavre de Polonius est ensuite posée. Elle est celle de savoir où Hamlet a abandonné le corps après l’avoir  tué. Cette question est posée à plusieurs reprises et cette énigme répétitive ne s’épuise pas. Hamlet, William Mesguich, s’amuse de cette énigme, joue à en poser une autre, celle des vers et du poisson. Il mime la folie pour tromper son monde, il fait le gamin, celui qui agace et à qui on devrait tout pardonner. Ce choix de mise en scène où William Mesguich joue un Hamlet espiègle, joueur, frondeur est une trouvaille. L’acteur dribble un ballon de football si parfaitement que l’art du cirque entre dans cette mise en scène et nous ne savons plus si Hamlet est immature ou au contraire très adroit, très doué, très malin. Polonius est moqué par Hamlet qui se repent pourtant de son crime : il range son corps quelque part, afin de répondre ensuite de ce meurtre. Mais avant de le cacher, il joue en riant avec le corps inerte de Polonius, comme un pantin désarticulé. Il mime même avec ce pantin une scène de copulation avec sa mère. Y a-t-il donc quelque chose de Polonius qui reste dans ce corps inerte?

La pièce avait commencé par la relève de la garde adossée au quatrième mur sans le briser. Lorsque Polonius meurt, et après que Hamlet ai joué avec son corps, il se lève, s’approche du bord de la scène, retire lentement sa perruque grotesque et sa veste, les pose délicatement sur son bras, et encore délicatement brise le quatrième mur pour s’éloigner, traverser la salle et disparaitre (Cette scène est géniale, bravo à Bernard Montel). Mais qu’est ce que ce cadavre qui se lève pour disparaitre et où est il désormais? Hamlet ironise, moqueur, il l’a mélangé à la poussière, dont il est proche parent. Hamlet refuse de dire où il a mis le corps. Il ironise. Il livre une métaphore: Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps, le roi est une chose. Hamlet encore dans une métaphore: Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé un roi, et manger le poisson qui s’est nourri de ce ver. Qui sont le ver le poisson le pécheur ?

Si les vers sont les conseillers du roi qui mange Polonius, et le roi est le poisson qui gobe le ver i.e. ses conseillers alors un homme peut renverser un roi en utilisant ses conseillers. Si le ver est Polonius, Hamlet peut utiliser le ver Polonius pour pêcher son poisson Claudius. Ou peut être Claudius est le ver qui s’est nourri de la dépouille du père d’Hamlet et en a profité pour prendre le trône et nourrir son poisson de reine.

Le substantif manger circule dans les trois dimensions. Dans le réel les vers mangent la dépouille. La mort est ce réel. Dans l’imaginaire on ne sait plus qui mange qui, mais on associe, dans un mouvement réflexif.  Dans le symbolique les signifiants poissons et ver glissent d’une personne à l’autre, d’un sujet à l’autre.

Grâce à la magie du théâtre, au génie de la mise en scène et à l’exactitude du jeu des acteurs, en particulier celui de William Mesguich, extraordinaire d’ambivalence, on vit deux révélations.

Si le ver est l’objet d’échange lorsqu’il sert à attraper le poisson, il est objet cause du désir lorsqu’il mange le roi. La dépouille est ce qui reste du sujet, c’est ce qui reste de l’échange du poisson contre le ver. Ce reste, c’est son objet petit a. De la même manière, la lente traversée par Polonius du quatrième mur puis de la salle puis son évaporation nous laisse cette trace mentale de sa dépouille, de ce qu’il reste de lui après sa mort : encore son objet a.

hamlet2On aura applaudi, et on sera reparti après une expérience unique de rencontre de l’objet d’échange, de l’objet cause du désir et de l’objet a, et au-delà de ce jargon de l’après coup, utile à celui qui veut escamoter un peu sa propre question de la mort et du to be or not to be, on aura par la grâce de cette troupe, traversé autre chose de nous, rencontré le réel, celui du corps. Au-delà de ce jargon, nous concédons que cette mise en scène possède ce cœur qui nous emporte très loin,  tout en nous ramenant au centre de nous même. À ne pas rater donc. Le 20 novembre, ce sont les dernières semaines.

(DROS)

[1] C’est le courant de Claude Regy : L’esthétique du jeu d’acteur que l’on trouvera peut être ampoulée, trop déclamatoire,  se caractérise selon Claude Régy par une diction hachée et monocorde, où les syllabes sont entrecoupées de silence, pour laisser place à notre imagination. On ne savonne pas chez les Mesguich. La respiration est considérée comme l’essence du théâtre; chaque geste, chaque mot doit être nécessaire. La lenteur, la solitude, et ce climat de vide crée une vibration qui entraine le spectateur dans un état d’hypnose.

[2] Au théâtre, le quatrième mur désigne un mur  imaginaire situé sur le devant de la scène, séparant la scène des spectateurs et au travers  duquel ceux-ci voient les acteurs jouer. L’expression  briser le quatrième mur  fait référence aux comédiens sur scène qui s’adressent directement ou reconnaissent le public.

L’autre scène, de l’inconscient aux planches.


Le 15 octobre 1897, dans une lettre adressée à l’ami Wilhelm Fliess, Freud pose une des pierres de touche angulaire de la théorie psychanalytique: le complexe d’Œdipe. La légende grecque s’empare d’un inévitable que chacun repère et reconnait car il en a ressenti l’existence en lui-même. Chaque auditeur a été un jour en germe et en fantaisie cet Œdipe. Devant un tel accomplissement du rêve transporté ici dans la réalité, il recule d’épouvante avec toute l’énergie de la résistance, de cette résistance qui puise son énergie du refoulement qu’elle protège. Les métaphores théâtrales, (L’autre scène pour l’inconscient, la scène originaire pour le  spectacle du rapport sexuel entre les parents) et les emprunts aux auteurs (Sophocle, Shakespeare, Schiller, Goethe) seront autant de témoignages de l’intérêt de Freud pour le théâtre. La psychanalyse se voit ainsi créée dans un rapport au théâtre.
Dans sa pratique clinique elle-même, Freud, par le truchement du théâtre des corps hystériques de ses patientes, accède à leur théâtre privé. La cure vise à tirer au clair, à rincer par une opération de nature artistique le tissu de l’inconscient.

Sur l’autre scène, celle de nos inconscients, se joue une pièce qui ne s’arrête jamais, qui se répète sans cesse. Sur cette autre scène se joue le fantasme, s’incarnent nos dénégations, nos nœuds et créations névrotiques, de nos constructions perverses.

Si la clinique psychanalytique pourchasse les signifiants, cette scène est la scène où s’agitent nos signifiants. L’autre scène est la scène du rêve de la Traumdeutung de cet insu qui se répète

Le transfert et le dispositif ritualisé de la séance induisent cet insu qui se répète et permettent aussi la découverte et la révélation de cette répétition. Cette révélation est offerte à l’analyste, à ce sujet supposé savoir.

Pour Freud, la scène théâtrale est analogique du dispositif de la cure. Dans le transfert et par le dispositif du divan et de l’association libre, un élément actuel du réel pourra intruser la scène qui se joue dans l’inconscient. Dans une rupture radicale de la scène, une réalité palpable fait subitement irruption, un peu comme retentirait le signal d’incendie pendant une représentation théâtrale. L’analysant sonne les trois coups de son autre scène. Dans la sidération qui suit, la répétition est dévoilée, localisée, c’est l’insight. L’Autre Scène®, c’est faire sonner en chacun ce signal d’incendie.  A chacun de nous son insight singulier, à chacun de nous de ressentir cette révélation, autant l’analysant allongé lors de sa séance que le spectateur assis dans son siège de théâtre. Le corps est en jeu. Les corps des comédiens sont en jeu. La révélation s’inscrit dans une  abréaction. Jacques Lacan écrivait : le théâtre présentifie l’inconscient. Il avait repéré la puissance de présentification allusive et de perlaboration de la mise en jeu théâtrale et l’après coup possible d’une interprétation.

La psychanalyse parce qu’elle s’occupe de l’inconscient est ainsi travaillée par le théâtre.

C’est pour cela que notre association s’appelle L’Autre scène®.

Nous aurions pu aussi nous appeler La secousse. Freud, dans Das Unheimliche, raconte qu’un jour il était seul dans un compartiment de wagon-lit. Lorsqu’à la suite d’une secousse assez brutale un monsieur d’un certain âge en chemise de nuit bonnet de voyage sur la tête entra chez lui. Freud bondit mais comprit bientôt que l’intrus était sa propre image reflétée par le miroir de la porte de communication. Je me rappelle que cette apparition m’avait profondément déplu, écrit-il. Une réalité qu’il ne voulait voir, son vieillissement,  se dévoilait à lui dans une saynète du réel. Cette secousse que Freud décrit dans Unheimliche est l’expérience de la rencontre entre l’inquiétant et le familier. Le dispositif de la scène de théâtre où les corps sont lointains et si proches à la fois, ou les comédiens sont Don Juan, Harpagon, Oblomov, les sœurs Prozorov et  cesse de l’être pour venir ensuite se faire applaudir à la fin de la représentation. L’applaudissement fait fonction d’un signal qui marque le vide entre le personnage et son caractère théâtral, entre  l’étrange et le familier. Ce signal porte le sceau de l’autre, le spectateur qui fait lien et dépose de fait du signifiant dans ce vide. Ce procédé unique, et c’est notre propos, nous fait penser différemment.