Boiter devant le Covid19.


Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède !

Allez-vous en et aimez-vous ! Léchez-vous les uns les autres !

Fin de Partie, Samuel Beckett

L’humanité vit aujourd’hui un noviciat. Pour la première fois une épidémie est affrontée sans un raisonnable fatalisme. L’ordinaire n’est plus de mise. Ni la Grippe Espagnole, ni la Grippe Asiatique, ni même la Grippe de Hong Kong n’ont suscité la moindre réaction des pouvoirs publics.  Et nous sommes habitués à la grippe saisonnière au nombre de décès supposé ordinaires

Alors, nous interroge l’étrangeté d’une réaction démesurée devant le COVID 19 au regard de l’usage. Pourquoi cet emballement? Pourquoi l’ordinaire n’est plus accepté

En 2006, Gilad Shalit, un soldat israélien, est capturé par des militants du Hamas au cours d’un raid en territoire israélien. En échange de sa libération, le Hamas exige la libération de plus de 1.000 prisonniers, dont la plupart est condamné par les tribunaux israéliens pour avoir mené des attaques terroristes meurtrières. Un vif débat fait rage alors en Israël pour savoir si le gouvernement doit accepter l’échange ou rester ferme. Un débat relayé par les réseaux sociaux ; Facebook a deux ans.

Une analyse purement rationnelle s’opposait clairement à cette libération. Pour sauver un soldat, l’accord créerait les conditions de nouveaux attentats, de nouveaux enlèvements, de nouvelles séquestrations, de nouveaux morts. L’accord augmenterait la puissance politique du Hamas.

À première vue, ceux qui soutiennent l’accord semble être irrationnels. Mais il existe plusieurs façons de composer avec la rationalité humaine. Ceux qui s’opposent à la transaction proposée obéissent à des considérations politiques et militaires. Ils défendent le collectif contre l’individuel, la raison devant l’émotion. Ceux qui veulent voir revenir le jeune Shalit à tout prix répondent à des instances philosophiques, à la règle talmudique du qui sauve un homme sauve l’humanité.

Une approche saine aurait été une réponse équilibrée mais l’aporie résiste mal à des accords contractuels. Shalit n’est pas divisible en deux.

La pulsion morale, marqueur de l’appartenance au groupe, s’extrémisa par l’usage de Facebook. Chaque individu diffusa après de son groupe d’amis des réseaux locaux ce qu’il nomme sa morale et qui se constitue surtout de son émotion, ici de sa peur absolue du réel, Gilat Shalit réduit à un déchet dans une cave de Gaza. L’affection s’impose avant le raisonnement.

Reconnaissons que le Hamas des attentats suicides commis par des adolescents, des discours de haine et des boucliers humains rend un grand service à cette disposition psychique. L’effroi à chaque nouvel attentat empêche de penser. Aujourd’hui le caractère aléatoire de la survenue du virus désoriente et impose l’émotion, seule réaction à ce hasard. Le virus est invisible, pernicieux, d’origine étrangère et mortel. Le spectacle insupportable du réel est dissimulé sous des chaudes larmes. Ceux qui ne parviennent à se laisser déborder  exigent une origine à cette peste du 21é siècle: ce sont le pangolin, les chinois, les mangeurs de viandes, le réchauffement climatique, l’institut Pasteur, le capitalisme, la globalisation, les émigrés. Par un déplacement de culpabilité, toutes les haines faciles y passent, y compris contre les Juifs qui empoisonneraient les puits palestiniens. Et si cela ne suffit pas le déplacement se retourne vers la divinité. Les millénaristes, eschatologistes, collaposologues ravis ont repéré leur nouvel Armaguedon. Même Mélenchon, furieusement laïciste invente sa moulinette religieuse, il voit dans l’épidémie le signe d’un grand soir.

L’effroi empêche aussi de rêver. Les imaginaires s’embrasent jusqu’à se tarir. On veut tout savoir, tout comprendre. Le doute est interdit. L’ angoisse se transforme en délire ; certains se transforment en super héros, d’autres en prix Nobel de médecine. Le concret et le casuel se bouchonne par l’émotion, par les sentiments confus, les intuitions intimes. Nous connaissons tous ce test où l’on confronte des personnes à un dilemme : un train hors de contrôle est sur le point de tuer cinq personnes. Il est possible de le détourner vers une autre ligne ferroviaire sur laquelle il ne va tuer qu’une personne. Est-ce que vous tirerez le levier? 90% disent oui. Mais dans une autre étude: vous êtes sur un pont et vous voyez un train se dirigeant vers cinq personnes. Vous pouvez les sauver en poussant un seul homme hors du pont, ce qui le tuera. Le ferez vous? Seulement 10% disent oui. Il est immoral à 90% des gens de décider puis d’acter puis de blesser ou de tuer de façon certaine une personne identifiée.

Dans le cas de Shalit, les victimes futures des terroristes libérés ne sont qu’une idée, un pari, une contingence. Gilad Shalit, en revanche est clairement identifié. Ceux qui militent pour l’échange ne se sentent pas responsables des assassinats à venir par des mains de terroristes libérés. Car ce qui compte (à l’instar de l’épidémie au Covid 19), c’est de juguler l’ émotion en la déchargeant en boucle sur les réseaux locaux. Et aucun gouvernement ne prend facilement le risque de s’opposer à cette vague mondiale.

Dans le cas du virus, pas une mort devient supportable. L’ordinaire de l’épidémie n’est plus accepté. Chaque décès est relayé sur les réseaux locaux. On pleure avec plus de ferveur ceux qui sont morts du covid19 ; ceux-là, on les compte dans une comptabilité macabre qui mesure notre peine. Les visages des défunts envahissent la toile. Sans autres mots que ceux de l’affect, de la pulsion. Les obsèques rapidement organisés nous privent d’homélie, d’un effet de discours.

On pense à eux de la même façon que  les Israéliens pensaient à Shalit enfermé dans une cave sans lumière durant cinq années. Un visage humain fait oublier les abstractions et les réflexions. Lorsque vous marchez dans la rue, vous essayez de détourner le regard de la mendiante qui tend la main vers vous, parce que le contact visuel corrompt l’idée abstraite de la mendicité en une rencontre humaine spécifique. Les Israéliens ont vu placardés sur les murs des villes et de Facebook le visage et le nom de Gilad Shalit, des tee-shirts ont été fabriqués, ils ont vu et entendu la mère ; impossible ainsi de contourner l’interpellation. Quitte à piétiner la morale judiciaire, car la  libération des terroristes palestiniens consiste à amnistier des assassins (responsables de la mort de 569 Israéliens). La justice s’oppose donc fermement à la tractation de cette libération.

Pourtant l’échange aura bien lieu. Au nom de l’émotion, de cette peur du cadavre de Shalit, une peur individuelle mais collectivement relayée et alimentée. Le symptôme de chacun devient un symptôme partagé, fédéré. Il devient culture.

L’Angleterre a voulu au début de l’épidémie agir as usual. Comprenons bien, le raisonnement est là :  L’analyse d’un échantillon de 355 patients décédés du Covid-19 en Italie montre que leur moyenne d’âge était de 80 ans, 30% avaient une cardiopathie ischémique, 35% un diabète grave, 20% un cancer en phase terminale, 25% une fibrillation auriculaire, 10% un antécédent récent d’AVC, nombreux étant ceux qui avaient des comorbidités associées ; seul 0,8% des patients n’avaient aucune comorbidité connue… Quant aux personnes jeunes, la comorbidité la plus fréquente est une obésité très importante souvent associée à un diabète, un asthme, etc. Au vu de ces chiffres, et convaincue que la seule option était l’immunité collective naturellement acquise, le gouvernement anglais a pris la décision politique pas si insensée de l’inaction. Or, les temps ont changé. Facebook Instagram et whatsapp réduisent le globe à un village. Les nuages de Tchernobyl ne s’arrêtent plus aux frontières et le virus, mondial attaque chacun de nous au moins de terreur. L’opinion publique internationale uniformisée par les réseaux sociaux a poussé le Premier ministre anglais à épouser la nouvelle norme, celle de l’affect.

On voudra décrire ce noviciat devant l’épidémie par les topologies freudiennes ? Écrivons que répéter consiste ici à réduire la charge émotionnelle dans l’immédiat, que cette répétition est grosse d’abord d’un dire moutonnier sur facebook  où s’intrique à l’appel au groupe salvateur une peur de l’autre en ce qu’il est contagieux, et que cette répétition s’opère à ce titre par la pulsion de mort. Une pulsion de mort qui paradoxalement refuse d’une façon infantile la terrible condition humaine, mais qui modifie le paradigme général au travers une claudication nouvelle.

 

Les 5 règles psychiques du confinement


1 – Préserver les routines de vie

La socialisation en pointillé ne doit en aucun cas vous exonérer de maintenir une hygiène de vie, autant en ce qui concerne le cycle veille-sommeil, la prise de repas et l’activité sportive à faire désormais à la maison .

2- Eviter le débordement  d’information

Les informations écoutées en boucle, à chaque passage, à peine différenciées, opèrent comme des mantras hypnotisants. Elles colonisent lentement la pensée jusqu’au débordement. Inquiétantes, elles deviennent très vite effrayantes.

3 – Rester en contact avec les autres

Cultivez une socialisation différente mais soutenue en téléphonant à vos amis, aux membres de votre famille, à vos collègues de bureau ou même à des connaissances lointaines. Toutes les applications, elles sont nombreuses, de téléconférence proposent même des discussions de groupe, autant d’apéros virtuels.

4 – Préparer la fin du confinement

Le confinement aura une fin. Organisez à l’avance le retour à une vie personnelle et professionnelle normales. Faites les comptes, imaginez la reprise, organisez son planning d’après confinement, créer les futurs slides,  etc …

5 – Donner du sens

C’est la clé d’une vie psychique réussie. La vie n’a par nature aucun sens surtout lors d’une épidémie internationale et d’un confinement. À vous de lui donner le sens que vous choisirez en conscience. Même en plein confinement, rappelez-vous à votre Ikigai pour le préserver et l’alimenter de choses nouvelles.

Le Ghosting (1)


Le Ghosting, fantomage, présentation :  Qu’est-ce que c’est, pourquoi ça fait mal et ce que vous pouvez faire pour y remédier

Qu’est-ce que cela signifie ?

Vous êtes en couple. Tout à coup, sans aucun avertissement explicite, votre partenaire  disparait. Aucun appel, aucun message aucun texto ni email, aucune connexion établie sur les médias sociaux, aucune réponse à aucun de vos messages. Votre partenaire sans avoir  quitté la ville de façon inattendue, sans une raison d’une urgence familiale, sans être mort dans un fossé quelque part a tout simplement mis fin à la relation sans se soucier d’expliquer ou même de vous laisser savoir. Vous avez été ghosté(e).

Qui?

Pourquoi quelqu’un choisirait-il simplement de disparaître de la vie d’une autre personne plutôt que d’organiser a minima  une conversation pour mettre fin à une relation? L’abandonné ne saura jamais avec certitude pourquoi il a été  ghosté(e). Bien que aucune études sur ce phénomène nouveau ni des recherches antérieures n’aient porté sur le type de personnalité, il est acquis que ces personnalités connaissent un rapport conflictuel avec l’attachement et son corollaire la rupture. Ces personnes évitantes sont réticentes à se rapprocher de l’autre en raison de problèmes de confiance et d’une peur-fascination pour la  dépendance à l’autre. Ils  utilisent alors des méthodes radicales de fin de relations.

La question de la perversion est posée sauf qu’une étude suggère que les personnes qui terminent leurs relations ainsi ont souvent été elles-mêmes ghosté(e)s, ce qui milite en faveur d’une explication du cote du trauma.  Le fantôme manifestement  sait ce que l’on ressent lorsque la relation prend fin de manière abrupte. Pourtant, il semble ne manifester  aucune empathie envers l’autre, ni  éprouver un sentiment de culpabilité.

Pourquoi?

Le ghost ne se limitent pas aux relations amoureuses, les amitiés et même les relations de travail peuvent se terminer par une forme de fantomage. Pour la personne,  le simple fait de s’éloigner d’une relation, voire d’une relation potentielle, constitue un moyen rapide et facile de s’en sortir. Pas de drame,  ni de questions embarrassantes; pas besoin non plus, et c’est là peut être le secret du fantôme, de faire face aux sentiments de l’autre.

Que faire si vous êtes ghosté(e)?

Le fantômage  fait très  mal car il est un rejet cruel. Cela est particulièrement douloureux, car il laisse la victime sans justification, ni conduite, à suivre. Elle reste seule face à l’assaut de ses émotions.  Elle voit se réactualiser en elle des anciennes peurs d’abandon ou de manque d’estime de soi, même si, en même temps,  le fait d’être ghosté la projette au premier plan de la scène.

Comment surmontez?

Malheureusement, il n’ya pas de solution miracle ni de conseil éprouvé  vers la guérison d’un cœur ghosté, mais il y a du bon sens. Évitant les appels ou les recherches sur les réseaux sociaux, la victime se met à l’abri  de faire resurgir des émotions douloureuses . À l’époque des réseaux sociaux,  le fantôme apparaîtra probablement sous différentes formes et, si tel est le cas, cette personne qui a maintenant physiquement disparu  est encore assez visible. Après avoir cessé de se torturer en examinant de vieilles photos, des textes sauvegardés, de nouvelles publications sur les réseaux sociaux et tout autre élément susceptible de rappeler le fantôme, le ghosté aura profit à le remplacer par une  nouvelle occupation. Plus serein il saura accepter la réalité: ce n’est jamais  à cause de lui .  La victime finira par comprendre qu’un individu qui a besoin de recourir au Ghosting pour rompre, enferme en lui des  faiblesses, radicales et massives qui ne concernent pas sa victime.

 

Le pervers narcissique


a72e7769b75e749d421d27ff46b2b8baPour Racamier, l’inventeur du concept dans les années 80, la perversion narcissique est une organisation durable caractérisée par la capacité à se mettre à l’abri de ses conflits internes, et en particulier du deuil, en s’étayant narcissiquement au détriment d’une autre personne pris comme sujet objectivé et manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir. Elle serait donc une structure psychique au sens de la psychanalyse. Pour la clinique, l’élément relevant est ainsi : il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on espère seulement s’en sortir indemne car les relations avec un pervers narcissique (PN) sont nocives. Pour la clinique encore, la notion a tant cannibalisé le discours de certains analysants qu’il ne s’agit plus de se demander si le PN existe, mais plutôt de comprendre ce qui se joue autour de cette notion branchée. Peu nous importe de constater que le PN n’est pas une nosologie puisqu’il s’agit non de ‘guérir’ le malade mais ses victimes. Peu nous importe de savoir si le pervers narcissique prouve son existence par la portrait des dégâts que lui créditent ses autoproclamées victimes. Peu nous importe au fond s’il la prouve, dans l’au delà d’une argumentation ou d’une réfutation de la preuve ontologique, par une reconnaissance apportée par un désir des victimes ou des médias. Peu m’importe car je pose ici, parodiant Feuerbach et afin de m’y intéresser sans réserve que la femme [1] créa la perversion narcissique à son image.

Les deux notions freudiennes de la psychanalyse qui se conjuguent dans ce concept sont la perversion et le narcissisme.

La perversion

Freud définit la perversion en décrivant et recensant les aberrations sexuelles. La perversion est définie comme une action déviante. Les perversions concourent chez l’enfant à l’élaboration de la sexualité. Elles collaborent à son apprentissage et de l’objet sexuel et de ses modalités de saisie et d’appropriation. Un simple baiser, en détournant la sexualité de son but naturel est déjà une perversion. Les préliminaires sont à l’âge adulte autant de résidus des perversions de ce pervers polymorphe que nous étions enfants. Tout est pervers au fond. Cependant la perversion comme trouble pervers rapporté à une personnalité perverse est cette inclination compulsive et répétée à détourner les choses de leur vraie nature en vue de mettre en place un mécanisme de défense, c’est-à-dire un phénomène psychique qui vise à éviter une souffrance interne.

Cette inclinaison compulsionnelle est un marqueur de la nature perverse en tant qu’elle utilise l’autre comme une chose, comme un instrument ou un support, en vue d’extérioriser et de projeter sur lui ce qui est considéré comme insoutenable ou déstructurant pour l’individu. Le pervers utilise ce dispositif mental afin de se prémunir de l’intolérable. L’origine de cette utilisation destructrice de l’autre est donc axiomatisée par le pervers comme un aménagement défensif, projetant sur un mode paranoïde sescontradictions internes et les douleurs associées qu’il refuse de ressentir. Lorsque ce mécanisme tend par ailleurs à valoriser l’égo, à étayer l’image extérieure de soi, Racamier propose de parler de perversion narcissique. Toutefois, une perversion a toujours un versant de réparation narcissique. Par exemple, l’ acte, ou son projet, d’imposer à l’autre d’une relation sexuelle au détriment de sa volonté et à l’encontre de son désir propre est une perversion, et aussi un trouble farouche du narcissisme et de l’empathie en miroir. À ce titre, nous serions tous des pervers narcissiques en puissance. Uniquement, le passage à l’acte, sa répétition, et le recours quasi exclusif à ce dispositif estampillent le PN.

À sa source, la perversion est un fonctionnement défensif, utile à tout un chacun. Néanmoins, chez certains, ce mécanisme s’installe comme structure en ce qu’elle leur permet d’éviter la souffrance psychique, l’angoisse, les épisodes de pertes (deuils, vieillissement, maladie, mort…) ou la remise en question de soi-même. Plus ce mécanisme est utilisé, et plus il se renforce, car l’utilisation de l’autre comme instrument et objet de sa perversion prive la personne perverse d’un retour affectif structurant. Nous sommes tous des pervers épisodiquement, mais dans la perversion narcissique décrite par Racamier, la dimension antinarcissique, cette empathie oblative qui vient naturellement compenser nos penchants égocentriques est devenue inopérante : elle aurait disparu, se serait effacée. Le pervers narcissique a paradoxalement besoin des autres et de leur empathie mais il besogne avec tant d’application à les rendre ustensiles pour échapper à sa conflictualité interne qu’il gomme le rapport humain. Un trouble de la personnalité narcissique a habituellement comme destin d’être compensé par une pulsion inverse. Dans le cas de la perversion narcissique, cette pulsion inverse devient imperceptible. La perversion est une antirelation dans laquelle l’autre est objectivé. Le PN colonise la pensée de l’autre sans se laisser empiéter.

Le narcissisme

Le narcissisme est le fondement de la confiance en soi. Lorsqu’elle est défaillante, lorsque la grande fragilité du sujet est un chantier à ciel ouvert, alors le terme peut désigner l’importance excessive accordée à l’image de soi. Le trouble du narcissisme chez le PN est un intérêt excessif pour soi, pour l’image de soi, associant survalorisation de soi et dévalorisation de l’autre, habituel chez l’enfant, courant chez l’adolescent, compensatoire chez l’adulte. Son corolaire est une tentative d’annulation de l’autre, concurrent insupportable. Le jeunisme de certaines mères, pratiquant la chirurgie esthétique est un trouble narcissique souvent délétère pour leur fille. Si la mère est la jeune, alors où est la fille, sauf à être un objet négligé ou annulé par la mère, soit pire, à être un objet requalifiant la mère par une validation forcée et une complicité tout aussi imposée qu’artificielle.

 Pourquoi ca marche

Mon propos ici ne sera pas la nosologie de ce néosyndrome, mais plutôt de comprendre pourquoi tant de patientes sont confrontées à des êtres aussi nocifs. Car il m’est toujours étrange de voir des personnes tombées dans le panneau, de devenir pour certaines avec autant de facilité des victimes consentantes, jusqu’à glisser lentement faire une dévalorisation de soi même de nature mélancolique, ou le moi est devenu selon l’expression de Freud pauvre et vide.

La perversion est un déni :

Chez le PN, le mécanisme inconscient est le déni de la castration. Et ce refus d’admettre la différence des sexes opère chez lui un clivage. Dans la vie sociale, le PN se comportera souvent comme un citoyen, un hôte, un invité ou un employé modèle et exemplaire tandis que dans sa vie sexuelle et sentimentale il ne pourra atteindre ce qu’il désigne comme sa jouissance qu’à certaines conditions qui lui sont propres. Si ces conditions entrent en conflit avec les lois sociales, il sera tenté de les transgresser ; et si ses conditions entrent en conflit avec les voies de plaisir de son partenaire, il sera tenté égoïstement de pratiquer la manipulation avec la plus grande mauvaise foi, le déni se combinant malicieusement avec le biais paranoïde. On aura compris que le clivage du PN rend son piège diabolique pour la victime. En couple avec l’homme socialement le plus charmant qui soit, il est incongru de se plaindre et ainsi de dévoiler ce qui se passe au sein du couple, car les proches s’étonneraient ; la souffrance se conjugue avec l’isolement. La situation vectorisée par la solitude se consolide.

La perversion féminise :

Pour Freud, la grande différence entre le pervers et le non-pervers, c’est que le premier reste fixé dans son développement à la question de la non-différenciation sexuelle et que, d’une certaine façon, il a besoin d’y croire pour jouir. Aussi, chez lui ilya une grande porosité psychique entre le masculin et le féminin, et son versant féminin opère sans cesse. Ceci explique que certains PN choisissent dans leur panoplie des femmes mariées pour assouvir par un édifice secret une homosexualité latente où le mari de leur victime joue son rôle sans le savoir sur la scène de leur Oedipe inversé. Par cette féminisation, la victime a un lien très robuste avec lui, car si elle l’aime c’est qu’elle aime ce morceau de la femme qu’elle repère inconsciemment chez lui. Ce bord féminin du PN que sa victime va aimer lui donne la promesse d’entrevoir ce qu’elle recherche de son propre féminin. Cette féminité qu’elle pourchasse l’attache par une corde imaginaire telle une proie. Elle ne peut le quitter, car le quitter serait se quitter elle-même.

La perversion est étrange :

Joyce McDougall interroge la perversion comme création d’une néosexualité, cette nouvelle sexualité se fonde sur une scène primitive sans cesse réinventée. Là où Freud présentait des défenses perverses spécifiques relativement à une situation œdipienne, elle insiste sur la sexualité archaïque venant protéger le sujet fragile, écrasé par une position dépressive foncièrement défaillante. La perversion se déguisera en polyamour, en donjuanisme, en réalité se fait écho d’un manque, d’un manque historique, ancestral pour le sujet. Ce manque en réactualisant le refoulement primaire, cherche à disqualifier l’origine du sujet et le sujet lui-même. Le PN semble venir d’un monde d’avant lui même, extraterritorial dans le temps et l’espace, un monde où l’on ne meure pas. C’est son aura. Devant cette étrangeté fascinante, la victime, goutant le parfum enivrant d’une transgression, ne sait quoi penser et cette sidération la fige encore un peu plus.

La perversion est menteuse :

Le PN a recours à la manipulation, c’est son indispensable. Il a pour cela deux énormes atouts. D’abord il consacre, tel un drogué, toute son intelligence à cette manipulation, et ses mots, sa rhétorique au service de son dessein flatte un peu plus sa victime. S’autorisant tous les mensonges, il saura dire les mots qu’il faut au moment qu’il faut. Mais le deuxième est plus grand atout du PN est qu’il n’aime personne, encore moins lui-même. Et c’est parce qu’il ne connait pas l’amour et qu’il se fait aimer par des femmes qu’ils n’aiment pas que sa force de manipulation est absolue. Son désir condescend au plaisir physique sans amour. Il a traversé un tabou qui lui donne une allure d’extra terrestre (ou de prince charmant !) : il sait dire je t’aime sans aimer. La victime ne peut se désister de ce tabou. Elle restera pour attendre, vainement, réparation.

La perversion fait mal :

Le PN ne se contente pas de déposséder la femme de sa subjectivité, la rendant objet dans sa névrose narcissique, il l’accompagne dans cette douleur. Il caresse une femme inquiète, suspicieuse dans le sens du poil, i.e. dans le sens de son sentiment de culpabilité. Quant à son souffre-douleur, elle convoque son masochisme et savoure chaque mortification comme un moment magique d’abandon total au désir de l’autre. Une analysante me confiait que sans ça elle ne sent rien. Ce que le PN réussit le mieux au fond est de faire croire à sa victime qu’elle vit, que tandis que lui se consacre à la survie de son moi cacochyme, elle est projetée par son truchement dans la vie, et cette suppléance sur le mode hystérique est certainement sa carte maitresse. Elle restera de peur que les deux s’écroulent dans l’ennui.

La perversion est multiple :

La perversion est toujours ambivalente. Puisqu’elle concerne la pulsion, la perversion est par essence ambivalente. Le voyeurisme appelle l’exhibitionnisme, le masochisme le sadisme. Chaque perversion a sa face active, sa face passive. Le pervers narcissique appelle la perverse narcissique comme une complémentaire de son penchant. Il ya donc des couples dePN où l’appariement est parfait. Le PN déclenchant la perversion de sa victime l’infantilise. Elle reste parce que la décision de partir est interdite à cet enfant qu’elle est devenue.

La perversion est futée :

Il reste enfin à dédouaner les victimes en les incriminant. Le PN a cette qualité de savoir choisir ses victimes. Il repère les failles narcissiques pour les boucher par le logiciel qui consiste à l’aimer. Il repère les femmes imbibées par le sentiment de culpabilité de leur névrose et de leur angoisse de castration pour les précipiter dans sa transgression. Dans le meilleur des cas, il souffle à l’oreille de l’inconscient de sa victime – tu ne peux t’aimer sans m’aimer d’abord, dans le pire des cas, il s’adossera sur une érotomanie pour transformer sa victime en pantin dans un système sectaire réduit à deux. Elle ne part pas persuadée que sans lui elle n’est plus rien.

En résumé, la perversion narcissique est une guerrière polyarmée. La combattre sur un flanc ne préserve pas la victime d’être attaquée par une autre arme sur un autre flanc. Le chemin est long de la désaliénation et j’ai souvent assisté à des guerres gagnées contre un PN aussitôt remplacé par un autre, son Ménechme. Toutefois, le chemin de la libération du PN parce qu’il est le chemin de l’affranchissement au discours de l’autre, constitue l’être pensant. Ce chemin est pour beaucoup de femmes une odyssée, un pèlerinage vers soi même. Peut-être qu’on ne nait pas femme, mais qu’on le devient par le truchement du PN. Aussi long et douloureux, ce chemin permet l’avènement d’une liberté de conscience jamais atteinte autrement. Il faut s’exonérer puis se débarrasser du pervers narcissique, car, nuisible, il ne sert à rien, … du moment qu’on s’en sert.

 

[1] je me limite dans cet article aux pervers narcissiques hommes et hétérosexuels.

HAMLET de William Shakespeare, à La cartoucherie.


hamlet1 La Tragique Histoire d’Hamlet, prince de Danemark plus couramment désigné sous le titre abrégé Hamlet, est certainement l’une des plus célèbres pièces de William Shakespeare. À ce titre,  la nouvelle traduction de l’œuvre par Daniel Mesguich pourrait paraitre à premier abord superflue sauf que l’auteur a eu comme biais le seul possible pour un texte classique d’une telle dimension. Daniel Mesguich a nourri son texte et sa mise en scène, fatiguant non seulement le texte visible, le texte littéral, mais aussi un second texte, invisible, composé de la mémoire du texte visible, de son histoire de sa poussière : gloses, commentaires analyses exégèse souvenirs d’autres mises en scène, etc.

C’est donc au sein de l’actuel que nous recevons aujourd’hui ce texte traduit/trahit par Daniel Mesguich, qui réinvente une poésie, une langue de l’allitération. C’est un voyage linguistique. Par une mise en scène époustouflante, c’est aussi un voyage scénique très riche, proche et en même temps éloigné du classicisme. Ce sont des voyages que nous faisons avec une troupe épatante où la virtuosité de William Mesguich est au service de l’émotion, où les silences au service du sens[1].

On connait l’intrigue : le roi du Danemark, père d’Hamlet, est mort récemment. Son frère Claudius l’a remplacé comme roi et, a épousé Gertrude, la veuve. Le spectre du roi apparaît  à Hamlet et révèle qu’il a été assassiné par Claudius. Hamlet doit venger son père et pour mener son projet à bien simule la folie. Devant l’étrangeté de son comportement, l’on en vient à se demander dans quelle mesure il a conservé sa raison. On met cette folie passagère sur le compte de l’amour qu’il porterait à Ophélie, fille de Polonius, chambellan et conseiller du roi. L’étrangeté de son comportement plonge la cour dans la perplexité. Mis en cause à mots couverts par Hamlet, Claudius perçoit le danger et décide de se débarrasser de son fantasque neveu. Une suite de péripéties, d’intrigues de palais et de méprises avec en point d’orgue le meurtre de Polonius conduisent au carnage final.

L’autre scène.

Le théâtre, lorsqu’il est bon,  et c’est ce que nous poussons sans cesse, réifie l’autre scène, celle de notre inconscient, la scène du rêve, de cet insu qui se répète Le transfert et le dispositif ritualisé de la séance de psychanalyse en autorisant la surprise de la découverte de cette répétition font jaillir cet insu qui se répète. Cette révélation est offerte à l’analyste, à ce sujet supposé savoir. Au théâtre, c’est le quatrième mur[2] qui fait tiers, l’endroit vers où parle le metteur en scène, d’où il s’autorise, le trou dans sa structure en quelque sorte. En cela, Freud écrivait que la scène théâtrale est analogique du dispositif de la cure. Dans une sidération qui va suivre cette confrontation d’avec la pièce qui se joue sous ses yeux, la répétition est dévoilée, localisée, c’est l’insight, la révélation d’un insu. Le spectateur est assis dans son siège de théâtre. Son corps et ceux des comédiens sont en jeu dans le même lieu. La révélation s’inscrit dans une  abréaction.

Dans cet Hamlet, le talent de metteur en scène nous ouvre plusieurs révélations tout au long de la pièce. Pèle mêle : Le miroir séparant Hamlet de son inconscient, l’inconscient spéculaire joué, corporisé par une jeune femme déguisée en Hamlet, le clivage des personnages appuyés par les divisions des lumières et des costumes, l’ambivalence de genre des spectres, l’incestuel entre Hamlet et sa mère, etc…

La mort de Polonius.

Le meurtre de Polonius est une méprise, car Hamlet pense tuer le roi, son oncle Claudius. Hamlet reproche à sa mère son attitude et, à l’instant où il se fait plus violent, Polonius, qui écoutait secrètement, appelle à l’aide. Hamlet, pensant surprendre Claudius, se trompe et le tue. La question du cadavre de Polonius est ensuite posée. Elle est celle de savoir où Hamlet a abandonné le corps après l’avoir  tué. Cette question est posée à plusieurs reprises et cette énigme répétitive ne s’épuise pas. Hamlet, William Mesguich, s’amuse de cette énigme, joue à en poser une autre, celle des vers et du poisson. Il mime la folie pour tromper son monde, il fait le gamin, celui qui agace et à qui on devrait tout pardonner. Ce choix de mise en scène où William Mesguich joue un Hamlet espiègle, joueur, frondeur est une trouvaille. L’acteur dribble un ballon de football si parfaitement que l’art du cirque entre dans cette mise en scène et nous ne savons plus si Hamlet est immature ou au contraire très adroit, très doué, très malin. Polonius est moqué par Hamlet qui se repent pourtant de son crime : il range son corps quelque part, afin de répondre ensuite de ce meurtre. Mais avant de le cacher, il joue en riant avec le corps inerte de Polonius, comme un pantin désarticulé. Il mime même avec ce pantin une scène de copulation avec sa mère. Y a-t-il donc quelque chose de Polonius qui reste dans ce corps inerte?

La pièce avait commencé par la relève de la garde adossée au quatrième mur sans le briser. Lorsque Polonius meurt, et après que Hamlet ai joué avec son corps, il se lève, s’approche du bord de la scène, retire lentement sa perruque grotesque et sa veste, les pose délicatement sur son bras, et encore délicatement brise le quatrième mur pour s’éloigner, traverser la salle et disparaitre (Cette scène est géniale, bravo à Bernard Montel). Mais qu’est ce que ce cadavre qui se lève pour disparaitre et où est il désormais? Hamlet ironise, moqueur, il l’a mélangé à la poussière, dont il est proche parent. Hamlet refuse de dire où il a mis le corps. Il ironise. Il livre une métaphore: Le corps est avec le roi, mais le roi n’est pas avec le corps, le roi est une chose. Hamlet encore dans une métaphore: Un homme peut pêcher avec le ver qui a mangé un roi, et manger le poisson qui s’est nourri de ce ver. Qui sont le ver le poisson le pécheur ?

Si les vers sont les conseillers du roi qui mange Polonius, et le roi est le poisson qui gobe le ver i.e. ses conseillers alors un homme peut renverser un roi en utilisant ses conseillers. Si le ver est Polonius, Hamlet peut utiliser le ver Polonius pour pêcher son poisson Claudius. Ou peut être Claudius est le ver qui s’est nourri de la dépouille du père d’Hamlet et en a profité pour prendre le trône et nourrir son poisson de reine.

Le substantif manger circule dans les trois dimensions. Dans le réel les vers mangent la dépouille. La mort est ce réel. Dans l’imaginaire on ne sait plus qui mange qui, mais on associe, dans un mouvement réflexif.  Dans le symbolique les signifiants poissons et ver glissent d’une personne à l’autre, d’un sujet à l’autre.

Grâce à la magie du théâtre, au génie de la mise en scène et à l’exactitude du jeu des acteurs, en particulier celui de William Mesguich, extraordinaire d’ambivalence, on vit deux révélations.

Si le ver est l’objet d’échange lorsqu’il sert à attraper le poisson, il est objet cause du désir lorsqu’il mange le roi. La dépouille est ce qui reste du sujet, c’est ce qui reste de l’échange du poisson contre le ver. Ce reste, c’est son objet petit a. De la même manière, la lente traversée par Polonius du quatrième mur puis de la salle puis son évaporation nous laisse cette trace mentale de sa dépouille, de ce qu’il reste de lui après sa mort : encore son objet a.

hamlet2On aura applaudi, et on sera reparti après une expérience unique de rencontre de l’objet d’échange, de l’objet cause du désir et de l’objet a, et au-delà de ce jargon de l’après coup, utile à celui qui veut escamoter un peu sa propre question de la mort et du to be or not to be, on aura par la grâce de cette troupe, traversé autre chose de nous, rencontré le réel, celui du corps. Au-delà de ce jargon, nous concédons que cette mise en scène possède ce cœur qui nous emporte très loin,  tout en nous ramenant au centre de nous même. À ne pas rater donc. Le 20 novembre, ce sont les dernières semaines.

(DROS)

[1] C’est le courant de Claude Regy : L’esthétique du jeu d’acteur que l’on trouvera peut être ampoulée, trop déclamatoire,  se caractérise selon Claude Régy par une diction hachée et monocorde, où les syllabes sont entrecoupées de silence, pour laisser place à notre imagination. On ne savonne pas chez les Mesguich. La respiration est considérée comme l’essence du théâtre; chaque geste, chaque mot doit être nécessaire. La lenteur, la solitude, et ce climat de vide crée une vibration qui entraine le spectateur dans un état d’hypnose.

[2] Au théâtre, le quatrième mur désigne un mur  imaginaire situé sur le devant de la scène, séparant la scène des spectateurs et au travers  duquel ceux-ci voient les acteurs jouer. L’expression  briser le quatrième mur  fait référence aux comédiens sur scène qui s’adressent directement ou reconnaissent le public.

L’autre scène, de l’inconscient aux planches.


Le 15 octobre 1897, dans une lettre adressée à l’ami Wilhelm Fliess, Freud pose une des pierres de touche angulaire de la théorie psychanalytique: le complexe d’Œdipe. La légende grecque s’empare d’un inévitable que chacun repère et reconnait car il en a ressenti l’existence en lui-même. Chaque auditeur a été un jour en germe et en fantaisie cet Œdipe. Devant un tel accomplissement du rêve transporté ici dans la réalité, il recule d’épouvante avec toute l’énergie de la résistance, de cette résistance qui puise son énergie du refoulement qu’elle protège. Les métaphores théâtrales, (L’autre scène pour l’inconscient, la scène originaire pour le  spectacle du rapport sexuel entre les parents) et les emprunts aux auteurs (Sophocle, Shakespeare, Schiller, Goethe) seront autant de témoignages de l’intérêt de Freud pour le théâtre. La psychanalyse se voit ainsi créée dans un rapport au théâtre.
Dans sa pratique clinique elle-même, Freud, par le truchement du théâtre des corps hystériques de ses patientes, accède à leur théâtre privé. La cure vise à tirer au clair, à rincer par une opération de nature artistique le tissu de l’inconscient.

Sur l’autre scène, celle de nos inconscients, se joue une pièce qui ne s’arrête jamais, qui se répète sans cesse. Sur cette autre scène se joue le fantasme, s’incarnent nos dénégations, nos nœuds et créations névrotiques, de nos constructions perverses.

Si la clinique psychanalytique pourchasse les signifiants, cette scène est la scène où s’agitent nos signifiants. L’autre scène est la scène du rêve de la Traumdeutung de cet insu qui se répète

Le transfert et le dispositif ritualisé de la séance induisent cet insu qui se répète et permettent aussi la découverte et la révélation de cette répétition. Cette révélation est offerte à l’analyste, à ce sujet supposé savoir.

Pour Freud, la scène théâtrale est analogique du dispositif de la cure. Dans le transfert et par le dispositif du divan et de l’association libre, un élément actuel du réel pourra intruser la scène qui se joue dans l’inconscient. Dans une rupture radicale de la scène, une réalité palpable fait subitement irruption, un peu comme retentirait le signal d’incendie pendant une représentation théâtrale. L’analysant sonne les trois coups de son autre scène. Dans la sidération qui suit, la répétition est dévoilée, localisée, c’est l’insight. L’Autre Scène®, c’est faire sonner en chacun ce signal d’incendie.  A chacun de nous son insight singulier, à chacun de nous de ressentir cette révélation, autant l’analysant allongé lors de sa séance que le spectateur assis dans son siège de théâtre. Le corps est en jeu. Les corps des comédiens sont en jeu. La révélation s’inscrit dans une  abréaction. Jacques Lacan écrivait : le théâtre présentifie l’inconscient. Il avait repéré la puissance de présentification allusive et de perlaboration de la mise en jeu théâtrale et l’après coup possible d’une interprétation.

La psychanalyse parce qu’elle s’occupe de l’inconscient est ainsi travaillée par le théâtre.

C’est pour cela que notre association s’appelle L’Autre scène®.

Nous aurions pu aussi nous appeler La secousse. Freud, dans Das Unheimliche, raconte qu’un jour il était seul dans un compartiment de wagon-lit. Lorsqu’à la suite d’une secousse assez brutale un monsieur d’un certain âge en chemise de nuit bonnet de voyage sur la tête entra chez lui. Freud bondit mais comprit bientôt que l’intrus était sa propre image reflétée par le miroir de la porte de communication. Je me rappelle que cette apparition m’avait profondément déplu, écrit-il. Une réalité qu’il ne voulait voir, son vieillissement,  se dévoilait à lui dans une saynète du réel. Cette secousse que Freud décrit dans Unheimliche est l’expérience de la rencontre entre l’inquiétant et le familier. Le dispositif de la scène de théâtre où les corps sont lointains et si proches à la fois, ou les comédiens sont Don Juan, Harpagon, Oblomov, les sœurs Prozorov et  cesse de l’être pour venir ensuite se faire applaudir à la fin de la représentation. L’applaudissement fait fonction d’un signal qui marque le vide entre le personnage et son caractère théâtral, entre  l’étrange et le familier. Ce signal porte le sceau de l’autre, le spectateur qui fait lien et dépose de fait du signifiant dans ce vide. Ce procédé unique, et c’est notre propos, nous fait penser différemment.

GRISELIDIS REAL


La prostitution comme un réel[1].

Seul l’amour permet à la jouissance de condescendre au désir[2], disait Lacan.

Mais à y regarder de prés, quelle angoisse !

Comme cette angoisse chez le client de la prostituée qui par sacralisation de la sexualité des parents, la désacralise avec une professionnelle, dans une alcôve tarifée. Et y répond l’angoisse chez cette professionnelle qui ne promet que ce qu’elle ne peut donner. La prostitution est une histoire d’argent qui passe par le corps et contourne l’amour. La psychanalyse, aussi cependant qu’elle passe par l’amour en contournant le corps. Reste le transfert, et ce paiement qui l’installe chez la prostituée ou le dédommage chez le psychanalyste. Et dans ce transfert, ça répète, tristement.

Grisélidis REAL (ce texte est l’à propos d’une soirée théâtre & psychanalyse  à venir le prochain 31 mai)  interroge les  questions cardinales de la psychanalyse :

Qu’est ce que le féminin ?

La prostitution n’est pas le plus vieux métier du monde mais l’échange de femmes, du corps de la femme constitue un fondamental des structures élémentaires de la parenté. Ce plus vieux terme de l’échange pose le principe d’inégalité et d’asymétrie. Mais alors, qu’est ce qu’une femme si elle échappe à la règle bourgeoise de la jouissance à disposition. Que devient une femme qui s’exonère du rapport de force et, en retour utilise son corps affranchi de ce rapport et chutant dans le réel,  pour en poser un autre imaginé non par elle mais pour l’homme, ce client qui là s’imagine donc se trompe.

Et pour l’hystérique qui se constitue par le désir de l’homme mais aussi par l’élection par un homme, que devient une femme s’il existe des femmes au tarif connu, des femmes au rayon d’un supermarché de la prostitution où une femme en vaut une autre.

Qu’est ce que le corps ?

Nous savons, depuis Freud que ce n’est pas seulement ce qu’il y a de plus profond en nous qui peut être inconscient mais ce qu’il y a de plus élevé. Au fond quasiment toutes les injonctions toutes les identifications, toutes les interdictions sont refoulées et en tant que telles domiciliées dans l’inconscient. Ainsi elles organisent la résistance à l’insu du sujet.

Dans cette dialectique de l’imaginaire et de son symbolisé, dans la rencontre du client chargé de son fantasme et de la prostituée toute à sa précaution professionnelle nous pensons comme une einsicht à cette phrase de Freud :   –nouvelle démonstration que le moi conscient ne représente que notre corps[3] , que la résistance du sujet ne décroche que dans ce réel.

Qu’est ce que le père ?

Un père, qu’il soit celui de la horde, celui de la suppléance de la mère, celui de l’Œdipe ou celui du Moise de Freud, est  là où se décide l’économie sexuelle et l’application de ses règles. Qu’est ce que le père alors si Griselidis REAL, autonome et libérée de cette fonction haute du père (des noms du père ?) dispose de son corps dans l’imaginaire de ses clients, dans le symbolique de la relation marchande, dans son réel à elle, traversée par son discours mais sans en faire rien ?

Cette pièce se propose d’interroger la prostitution:  Les partisans de l’abolition poursuivent-ils, par ce qu’Orwell appelait l’esprit de gramophone, la préservation et de cette fonction du père, et de la sacralisation de la scène originaire et de la règle de l’amphimixie asymétrique?

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[1] La prostitution entre abolition et libéralisation est un sujet actuel du politique. Nous ne voulons nous s’y soustraire. Toutefois, nous souhaitons, dans les pas de Griselidis Real, nous intéresser strictement  à  la prostitution féminine  librement consentie et, toujours en sa mémoire, considérons antiféministe primaire celui qui viendrait rejeter pour invraisemblable  le consentement libre en cette matière.

[2] Séminaire L’angoisse. Lacan.

[3] Au delà du principe de plaisir, Freud 1920.