Boiter devant le Covid19.


Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède !

Allez-vous en et aimez-vous ! Léchez-vous les uns les autres !

Fin de Partie, Samuel Beckett

L’humanité vit aujourd’hui un noviciat. Pour la première fois une épidémie est affrontée sans un raisonnable fatalisme. L’ordinaire n’est plus de mise. Ni la Grippe Espagnole, ni la Grippe Asiatique, ni même la Grippe de Hong Kong n’ont suscité la moindre réaction des pouvoirs publics.  Et nous sommes habitués à la grippe saisonnière au nombre de décès supposé ordinaires

Alors, nous interroge l’étrangeté d’une réaction démesurée devant le COVID 19 au regard de l’usage. Pourquoi cet emballement? Pourquoi l’ordinaire n’est plus accepté

En 2006, Gilad Shalit, un soldat israélien, est capturé par des militants du Hamas au cours d’un raid en territoire israélien. En échange de sa libération, le Hamas exige la libération de plus de 1.000 prisonniers, dont la plupart est condamné par les tribunaux israéliens pour avoir mené des attaques terroristes meurtrières. Un vif débat fait rage alors en Israël pour savoir si le gouvernement doit accepter l’échange ou rester ferme. Un débat relayé par les réseaux sociaux ; Facebook a deux ans.

Une analyse purement rationnelle s’opposait clairement à cette libération. Pour sauver un soldat, l’accord créerait les conditions de nouveaux attentats, de nouveaux enlèvements, de nouvelles séquestrations, de nouveaux morts. L’accord augmenterait la puissance politique du Hamas.

À première vue, ceux qui soutiennent l’accord semble être irrationnels. Mais il existe plusieurs façons de composer avec la rationalité humaine. Ceux qui s’opposent à la transaction proposée obéissent à des considérations politiques et militaires. Ils défendent le collectif contre l’individuel, la raison devant l’émotion. Ceux qui veulent voir revenir le jeune Shalit à tout prix répondent à des instances philosophiques, à la règle talmudique du qui sauve un homme sauve l’humanité.

Une approche saine aurait été une réponse équilibrée mais l’aporie résiste mal à des accords contractuels. Shalit n’est pas divisible en deux.

La pulsion morale, marqueur de l’appartenance au groupe, s’extrémisa par l’usage de Facebook. Chaque individu diffusa après de son groupe d’amis des réseaux locaux ce qu’il nomme sa morale et qui se constitue surtout de son émotion, ici de sa peur absolue du réel, Gilat Shalit réduit à un déchet dans une cave de Gaza. L’affection s’impose avant le raisonnement.

Reconnaissons que le Hamas des attentats suicides commis par des adolescents, des discours de haine et des boucliers humains rend un grand service à cette disposition psychique. L’effroi à chaque nouvel attentat empêche de penser. Aujourd’hui le caractère aléatoire de la survenue du virus désoriente et impose l’émotion, seule réaction à ce hasard. Le virus est invisible, pernicieux, d’origine étrangère et mortel. Le spectacle insupportable du réel est dissimulé sous des chaudes larmes. Ceux qui ne parviennent à se laisser déborder  exigent une origine à cette peste du 21é siècle: ce sont le pangolin, les chinois, les mangeurs de viandes, le réchauffement climatique, l’institut Pasteur, le capitalisme, la globalisation, les émigrés. Par un déplacement de culpabilité, toutes les haines faciles y passent, y compris contre les Juifs qui empoisonneraient les puits palestiniens. Et si cela ne suffit pas le déplacement se retourne vers la divinité. Les millénaristes, eschatologistes, collaposologues ravis ont repéré leur nouvel Armaguedon. Même Mélenchon, furieusement laïciste invente sa moulinette religieuse, il voit dans l’épidémie le signe d’un grand soir.

L’effroi empêche aussi de rêver. Les imaginaires s’embrasent jusqu’à se tarir. On veut tout savoir, tout comprendre. Le doute est interdit. L’ angoisse se transforme en délire ; certains se transforment en super héros, d’autres en prix Nobel de médecine. Le concret et le casuel se bouchonne par l’émotion, par les sentiments confus, les intuitions intimes. Nous connaissons tous ce test où l’on confronte des personnes à un dilemme : un train hors de contrôle est sur le point de tuer cinq personnes. Il est possible de le détourner vers une autre ligne ferroviaire sur laquelle il ne va tuer qu’une personne. Est-ce que vous tirerez le levier? 90% disent oui. Mais dans une autre étude: vous êtes sur un pont et vous voyez un train se dirigeant vers cinq personnes. Vous pouvez les sauver en poussant un seul homme hors du pont, ce qui le tuera. Le ferez vous? Seulement 10% disent oui. Il est immoral à 90% des gens de décider puis d’acter puis de blesser ou de tuer de façon certaine une personne identifiée.

Dans le cas de Shalit, les victimes futures des terroristes libérés ne sont qu’une idée, un pari, une contingence. Gilad Shalit, en revanche est clairement identifié. Ceux qui militent pour l’échange ne se sentent pas responsables des assassinats à venir par des mains de terroristes libérés. Car ce qui compte (à l’instar de l’épidémie au Covid 19), c’est de juguler l’ émotion en la déchargeant en boucle sur les réseaux locaux. Et aucun gouvernement ne prend facilement le risque de s’opposer à cette vague mondiale.

Dans le cas du virus, pas une mort devient supportable. L’ordinaire de l’épidémie n’est plus accepté. Chaque décès est relayé sur les réseaux locaux. On pleure avec plus de ferveur ceux qui sont morts du covid19 ; ceux-là, on les compte dans une comptabilité macabre qui mesure notre peine. Les visages des défunts envahissent la toile. Sans autres mots que ceux de l’affect, de la pulsion. Les obsèques rapidement organisés nous privent d’homélie, d’un effet de discours.

On pense à eux de la même façon que  les Israéliens pensaient à Shalit enfermé dans une cave sans lumière durant cinq années. Un visage humain fait oublier les abstractions et les réflexions. Lorsque vous marchez dans la rue, vous essayez de détourner le regard de la mendiante qui tend la main vers vous, parce que le contact visuel corrompt l’idée abstraite de la mendicité en une rencontre humaine spécifique. Les Israéliens ont vu placardés sur les murs des villes et de Facebook le visage et le nom de Gilad Shalit, des tee-shirts ont été fabriqués, ils ont vu et entendu la mère ; impossible ainsi de contourner l’interpellation. Quitte à piétiner la morale judiciaire, car la  libération des terroristes palestiniens consiste à amnistier des assassins (responsables de la mort de 569 Israéliens). La justice s’oppose donc fermement à la tractation de cette libération.

Pourtant l’échange aura bien lieu. Au nom de l’émotion, de cette peur du cadavre de Shalit, une peur individuelle mais collectivement relayée et alimentée. Le symptôme de chacun devient un symptôme partagé, fédéré. Il devient culture.

L’Angleterre a voulu au début de l’épidémie agir as usual. Comprenons bien, le raisonnement est là :  L’analyse d’un échantillon de 355 patients décédés du Covid-19 en Italie montre que leur moyenne d’âge était de 80 ans, 30% avaient une cardiopathie ischémique, 35% un diabète grave, 20% un cancer en phase terminale, 25% une fibrillation auriculaire, 10% un antécédent récent d’AVC, nombreux étant ceux qui avaient des comorbidités associées ; seul 0,8% des patients n’avaient aucune comorbidité connue… Quant aux personnes jeunes, la comorbidité la plus fréquente est une obésité très importante souvent associée à un diabète, un asthme, etc. Au vu de ces chiffres, et convaincue que la seule option était l’immunité collective naturellement acquise, le gouvernement anglais a pris la décision politique pas si insensée de l’inaction. Or, les temps ont changé. Facebook Instagram et whatsapp réduisent le globe à un village. Les nuages de Tchernobyl ne s’arrêtent plus aux frontières et le virus, mondial attaque chacun de nous au moins de terreur. L’opinion publique internationale uniformisée par les réseaux sociaux a poussé le Premier ministre anglais à épouser la nouvelle norme, celle de l’affect.

On voudra décrire ce noviciat devant l’épidémie par les topologies freudiennes ? Écrivons que répéter consiste ici à réduire la charge émotionnelle dans l’immédiat, que cette répétition est grosse d’abord d’un dire moutonnier sur facebook  où s’intrique à l’appel au groupe salvateur une peur de l’autre en ce qu’il est contagieux, et que cette répétition s’opère à ce titre par la pulsion de mort. Une pulsion de mort qui paradoxalement refuse d’une façon infantile la terrible condition humaine, mais qui modifie le paradigme général au travers une claudication nouvelle.

 

Les 5 règles psychiques du confinement


1 – Préserver les routines de vie

La socialisation en pointillé ne doit en aucun cas vous exonérer de maintenir une hygiène de vie, autant en ce qui concerne le cycle veille-sommeil, la prise de repas et l’activité sportive à faire désormais à la maison .

2- Eviter le débordement  d’information

Les informations écoutées en boucle, à chaque passage, à peine différenciées, opèrent comme des mantras hypnotisants. Elles colonisent lentement la pensée jusqu’au débordement. Inquiétantes, elles deviennent très vite effrayantes.

3 – Rester en contact avec les autres

Cultivez une socialisation différente mais soutenue en téléphonant à vos amis, aux membres de votre famille, à vos collègues de bureau ou même à des connaissances lointaines. Toutes les applications, elles sont nombreuses, de téléconférence proposent même des discussions de groupe, autant d’apéros virtuels.

4 – Préparer la fin du confinement

Le confinement aura une fin. Organisez à l’avance le retour à une vie personnelle et professionnelle normales. Faites les comptes, imaginez la reprise, organisez son planning d’après confinement, créer les futurs slides,  etc …

5 – Donner du sens

C’est la clé d’une vie psychique réussie. La vie n’a par nature aucun sens surtout lors d’une épidémie internationale et d’un confinement. À vous de lui donner le sens que vous choisirez en conscience. Même en plein confinement, rappelez-vous à votre Ikigai pour le préserver et l’alimenter de choses nouvelles.

Psychanalyse du confinement.


Le docteur

Et maintenant que fait elle ? Regardez comme elle frotte ses mains !

La dame de compagnie

Cela lui est tout à fait habituel ; cette apparence de se laver les mains. Je l’ai vue le faire sans s’arrêter pendant un quart d’heure

Lady Macbeth

Et là, encore une tache.

Macbeth Acte V scène 1

Lady Macbeth se promène l’esprit confus après que son époux Macbeth a commis un vrai carnage de ses propres mains. Elle cherche à retirer la tache d’une main, la sienne, qui n’a pas commis le crime. Mais elle se sait coupable car elle a tout fomenté, pour que Macbeth respecte son destin annoncé par les trois sorcières. Pas moins sorcière, Lady Macbeth glisse dans la folie, elle se lave compulsivement une tache imaginaire sur des mains qui n’ont rien fait, elle finira par  se suicider débordée par la culpabilité.

Se laver les mains sans cesse et ostensiblement, les présenter propres de toute tache représente bien la quête d’une innocence depuis Ponce Pilate jusqu’aux mesures sanitaires contre le Coronavirus, en passant par Lady Macbeth. Dans nos esprits le lavage des mains est le geste du fautif, du criminel ; l’enfant doit se laver les mains puis les présenter à sa mère culpabilisante avant de se mettre à table ou simplement à première demande. Car il y a un déjà-là : nos mains sales.

C’est donc le sentiment de culpabilité fondamentale, inscrit en nous dès l’enfance qui se retrouve titillé par ces petits flacons de gel ostensiblement et continuellement utilisés. Cette pratique nouvelle justifiée par un danger invisible nous est imposée, comme un nouveau rite commandé par une autorité sachante. Et si l’injonction de se laver les mains n’avait pas suffi à nous plonger dans le théâtre intime de notre culpabilité, il aura fallu que la séquence suivante soit le confinement. Après lave-toi les mains, on a entendu retourne dans ta chambre. Pire : tu n’as pas su respecter consciencieusement les directives de l’ablution purificatrice, te voilà enfermé chez toi.  Sur la scène de notre inconscient, nous voilà punis après avoir été grondés. Évidemment ceci ne fut pas intentionnel, cette histoire de culpabilité ne décrit que le traitement par nos psychés dans l’après-coup des événements vécus; personne n’a projeté de nous infantiliser. Mieux : Macron a pris le parti de parler de guerre dont nous serions chacun un soldat responsabilisé. Mais le mal est fait et les ruminations mentales s’embrasent. Devant un danger qui émerge subitement, invisible et mortel, les psychés s’emballent. Rien ne peut nous demeurer mystérieux. Les choses doivent être expliquées, la chaîne de causes à effets doit être connue, et si seul le hasard en apparaît la cause muette, nous inventerons un autre mobile à cette catastrophe. Face à cette menace contingente, nous n’avons qu’une réponse inconsciente, celle dégainée déjà lorsque enfant, nous ne savions expliquer la peur : nous nous proclamons responsables.

Décidément tout est fait pour lancer la machine à culpabiliser.

Alors pour soulager un peu leur inconscient coupable, certains adhèrent aux théories les plus fumeuses qui se répandent sur le net. Sur l’origine de cette peste du 21é siècle en particulier : ce sont le pangolin, les chinois, les mangeurs de viandes, le réchauffement climatique, l’institut Pasteur, le capitalisme, la globalisation, les émigrés. Par un déplacement de culpabilité, toutes les haines faciles y passent, y compris contre les Juifs qui empoisonneraient les puits palestiniens. Et si cela ne suffit pas le déplacement se retourne vers la divinité. Les millénaristes, eschatologistes, collaposologues ravis ont repéré leur nouvel Armaguedon. Même Mélenchon, furieusement laïciste invente sa moulinette religieuse, il voit dans l’épidémie le signe d’un grand soir.

Une religion se met en place par cette superposition du réel, de l’imaginaire et du symbolique. L’empilement du réel de l’épidémie et de nos imaginaires survoltés se synchronise avec le discours de la catastrophe. La peur déclenche la culpabilité inconsciente et oblige à une verbalisation consciente. On hallucine un projet d’une nouvelle société ou de la fin de monde. On rejoue la création du monde avec sa faute originelle. On envisage l’effondrement du monde. Freud aborde la fin du monde comme une fiction infantile en utilisant le mot de Catastrophe. La Katastrophe serait la fin du complexe d’Oedipe, la perte de cet aménagement commode et essentiel à la peur de la castration, à la peur de notre mort.

Ceci posé, comment traverser l’épreuve en conscience et comment ne pas sombrer dans une anxiété au-delà du nécessaire?  Une première réponse pourrait s’inspirer de la procédure mise en place par les autorités. Car nous signons nous-mêmes le mot d’autorisation de sortie, nous ne nous découvrons aliénés à aucune autorité, aucune divinité. Nous sommes responsables à certains égards de ce qui nous advient. Une autre réponse, précieuse (que les personnes en psychanalyse comprendront mieux que d’autres) sera de se souvenir que le virus n’a aucune intention, que sa venue n’a aucune cause autre que le hasard au sein d’un univers flou, qu’il ne vient à nous avec aucun message ni manifeste politique, qu’il ne vient pas pour nous gronder ou nous punir, car il ne nous saisit que pour ce que nous sommes pour lui : une masse de matière biodégradable.  Or nous sommes bien plus !

L’épidémie terminée, nous reprendrons nos vies et nos disputes. Certains réclameront un hôpital public plus puissant, d’autres une responsabilisation individuelle plus forte.

Entre-temps, respectons à la lettre les directives communes.

Photos Macbeth, de William Shakespeare par Stéphane Braunschweig, avec Adama Diop et Chloé Rejon ©ELIZABETH CARECCHIO

 

Le Ghosting (1)


Le Ghosting, fantomage, présentation :  Qu’est-ce que c’est, pourquoi ça fait mal et ce que vous pouvez faire pour y remédier

Qu’est-ce que cela signifie ?

Vous êtes en couple. Tout à coup, sans aucun avertissement explicite, votre partenaire  disparait. Aucun appel, aucun message aucun texto ni email, aucune connexion établie sur les médias sociaux, aucune réponse à aucun de vos messages. Votre partenaire sans avoir  quitté la ville de façon inattendue, sans une raison d’une urgence familiale, sans être mort dans un fossé quelque part a tout simplement mis fin à la relation sans se soucier d’expliquer ou même de vous laisser savoir. Vous avez été ghosté(e).

Qui?

Pourquoi quelqu’un choisirait-il simplement de disparaître de la vie d’une autre personne plutôt que d’organiser a minima  une conversation pour mettre fin à une relation? L’abandonné ne saura jamais avec certitude pourquoi il a été  ghosté(e). Bien que aucune études sur ce phénomène nouveau ni des recherches antérieures n’aient porté sur le type de personnalité, il est acquis que ces personnalités connaissent un rapport conflictuel avec l’attachement et son corollaire la rupture. Ces personnes évitantes sont réticentes à se rapprocher de l’autre en raison de problèmes de confiance et d’une peur-fascination pour la  dépendance à l’autre. Ils  utilisent alors des méthodes radicales de fin de relations.

La question de la perversion est posée sauf qu’une étude suggère que les personnes qui terminent leurs relations ainsi ont souvent été elles-mêmes ghosté(e)s, ce qui milite en faveur d’une explication du cote du trauma.  Le fantôme manifestement  sait ce que l’on ressent lorsque la relation prend fin de manière abrupte. Pourtant, il semble ne manifester  aucune empathie envers l’autre, ni  éprouver un sentiment de culpabilité.

Pourquoi?

Le ghost ne se limitent pas aux relations amoureuses, les amitiés et même les relations de travail peuvent se terminer par une forme de fantomage. Pour la personne,  le simple fait de s’éloigner d’une relation, voire d’une relation potentielle, constitue un moyen rapide et facile de s’en sortir. Pas de drame,  ni de questions embarrassantes; pas besoin non plus, et c’est là peut être le secret du fantôme, de faire face aux sentiments de l’autre.

Que faire si vous êtes ghosté(e)?

Le fantômage  fait très  mal car il est un rejet cruel. Cela est particulièrement douloureux, car il laisse la victime sans justification, ni conduite, à suivre. Elle reste seule face à l’assaut de ses émotions.  Elle voit se réactualiser en elle des anciennes peurs d’abandon ou de manque d’estime de soi, même si, en même temps,  le fait d’être ghosté la projette au premier plan de la scène.

Comment surmontez?

Malheureusement, il n’ya pas de solution miracle ni de conseil éprouvé  vers la guérison d’un cœur ghosté, mais il y a du bon sens. Évitant les appels ou les recherches sur les réseaux sociaux, la victime se met à l’abri  de faire resurgir des émotions douloureuses . À l’époque des réseaux sociaux,  le fantôme apparaîtra probablement sous différentes formes et, si tel est le cas, cette personne qui a maintenant physiquement disparu  est encore assez visible. Après avoir cessé de se torturer en examinant de vieilles photos, des textes sauvegardés, de nouvelles publications sur les réseaux sociaux et tout autre élément susceptible de rappeler le fantôme, le ghosté aura profit à le remplacer par une  nouvelle occupation. Plus serein il saura accepter la réalité: ce n’est jamais  à cause de lui .  La victime finira par comprendre qu’un individu qui a besoin de recourir au Ghosting pour rompre, enferme en lui des  faiblesses, radicales et massives qui ne concernent pas sa victime.

 

William Shakespeare de Victor Hugo chez Folio Classique


Victor Hugo devait écrire une préface à la traduction par son fils de Shakespeare, il compose un livre monstre sous la forme du manifeste littéraire du XIX éme siécle.

William Shakespeare est une œuvre de Victor Hugo parue en 1864.  À l’origine, Victor Hugo devait écrire une biographie résumée de William Shakespeare comme préface à la nouvelle traduction des œuvres du dramaturge par son fils François-Victor Hugo. Mais Victor Hugo est un amoureux compulsif de l’écriture.  Très éloigné de son objectif premier et en exil à Guernesey il dresse un manifeste pour le romantisme de plusieurs centaines de pages. Débordant du domaine de l’épure il nous parle de la génialité, recense dans  une liste exhaustive et enthousiaste ceux qu’il nomme les  génies de la littérature. Il nous donne leçon de lettres, nous disséque le tournant que prend  l’écriture au 19é siècle. Bien sûr il va nous raconter Shakespeare mais au travers de cette biographie nous découvrons pourquoi et comment Hugo aime la littérature. Nous comprenons son rapport intime à sa plume, à l’art en général et au génie en particulier. Nous voyons, et c’est merveilleux, Victor Hugo penser.

La préface de Michel Crouzet est précieuse car elle contextualise le geste et les mots. Elle rappelle le Hugo à la pensée politique. En annexe, la courte préface, la vraie à la traduction de Francois-Victor Hugo et  de 200 pages d’érudition gréco-latine. L’ouvrage enrichi de prés de 250 pages de notes est à posséder pour tout amoureux de Victor Hugo. Il y piquera des textes au hasard toujours avec le même plaisir. Il y retrouvera le bonheur de l’écriture magnifique de l’auteur de L’Homme qui rit, son immense érudition, son amour pour l’humain et sa modernité.

William Shakespeare Broché – 22 novembre 2018
de Victor Hugo (Auteur), Michel Crouzet (Sous la direction de)

Laetitia Lebacq remporte le P’tit Molière 2018 de la meilleure comédienne pour Lettre d’une inconnue


Créée à Avignon en 2016, la pièce tirée de la nouvelle de Stefan Zweig Lettre d’une inconnue revient dans une nouvelle mise en scène. Laetitia Lebacq signe à La Folie Théâtre une magnifique proposition du théâtre privé et remporte au passage le prix de la meilleure comédienne aux P’tits Molières 2018

Consumée toute sa vie par une passion dévorante, une femme livre  dans une lettre bouleversante sa confession ultime : -Tu dois tout savoir de ma vie, qui a toujours été à toi et dont tu n’as jamais rien su.  Tel est l’ultime projet, alors qu’elle va mourir d’une inconnue qui s’adresse à Mr R, célèbre romancier viennois. Comme souvent chez Zweig la lettre-testament et le  récit s’emboîtent pour nous rendre témoins de la passion déraisonnée de cette femme et de ce que cette passion fabrique un radical revers. Le génie de Zweig et son art du récit résident dans cet emboitement, et en ce qu’il informe le lecteur sur l’issue fatale dès les premières pages. La tension est dans ce pli.

L’interprétation par Laetitia Lebacq est une réussite. La comédienne touche juste. Elle est traversée par le texte et sa violence. Par une corporalité à la limite de la danse elle nous propose une lecture pleine embrassant la colère contenue de cette femme et la radicale cruauté de son destin. Par cette retenue des émotions du texte original et en même temps par une théâtralisation du geste, la comédienne nous fait cheminer vers  le final. Sans pause ni ennui.

Par son engagement, elle parvient à nous faire parcourir le chemin sinistre et funèbre d’une femme belle mais triste, chronique d’un cataclysme. C’est enrichie de la rigueur et de la pluralité de l’interprétation que cette  Lettre d’une inconnue  offre du nouveau et du reste à penser, qu’elle est donc du bon théâtre, et qu’elle mérite son P’tit Molière.

 

Lettre d’une inconnue

d’après Stefan Zweig

mise en scène et interprétée par Laetitia Lebacq

Du 15 novembre 2018 au 27 janvier 2019 – jeudi à 19h30, samedi à 18h et dimanche à 16h30.

A La Folie Théâtre – 6, rue de la Folie Méricourt – 75011 Paris

Le pervers narcissique


a72e7769b75e749d421d27ff46b2b8baPour Racamier, l’inventeur du concept dans les années 80, la perversion narcissique est une organisation durable caractérisée par la capacité à se mettre à l’abri de ses conflits internes, et en particulier du deuil, en s’étayant narcissiquement au détriment d’une autre personne pris comme sujet objectivé et manipulé comme un ustensile ou un faire-valoir. Elle serait donc une structure psychique au sens de la psychanalyse. Pour la clinique, l’élément relevant est ainsi : il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on espère seulement s’en sortir indemne car les relations avec un pervers narcissique (PN) sont nocives. Pour la clinique encore, la notion a tant cannibalisé le discours de certains analysants qu’il ne s’agit plus de se demander si le PN existe, mais plutôt de comprendre ce qui se joue autour de cette notion branchée. Peu nous importe de constater que le PN n’est pas une nosologie puisqu’il s’agit non de ‘guérir’ le malade mais ses victimes. Peu nous importe de savoir si le pervers narcissique prouve son existence par la portrait des dégâts que lui créditent ses autoproclamées victimes. Peu nous importe au fond s’il la prouve, dans l’au delà d’une argumentation ou d’une réfutation de la preuve ontologique, par une reconnaissance apportée par un désir des victimes ou des médias. Peu m’importe car je pose ici, parodiant Feuerbach et afin de m’y intéresser sans réserve que la femme [1] créa la perversion narcissique à son image.

Les deux notions freudiennes de la psychanalyse qui se conjuguent dans ce concept sont la perversion et le narcissisme.

La perversion

Freud définit la perversion en décrivant et recensant les aberrations sexuelles. La perversion est définie comme une action déviante. Les perversions concourent chez l’enfant à l’élaboration de la sexualité. Elles collaborent à son apprentissage et de l’objet sexuel et de ses modalités de saisie et d’appropriation. Un simple baiser, en détournant la sexualité de son but naturel est déjà une perversion. Les préliminaires sont à l’âge adulte autant de résidus des perversions de ce pervers polymorphe que nous étions enfants. Tout est pervers au fond. Cependant la perversion comme trouble pervers rapporté à une personnalité perverse est cette inclination compulsive et répétée à détourner les choses de leur vraie nature en vue de mettre en place un mécanisme de défense, c’est-à-dire un phénomène psychique qui vise à éviter une souffrance interne.

Cette inclinaison compulsionnelle est un marqueur de la nature perverse en tant qu’elle utilise l’autre comme une chose, comme un instrument ou un support, en vue d’extérioriser et de projeter sur lui ce qui est considéré comme insoutenable ou déstructurant pour l’individu. Le pervers utilise ce dispositif mental afin de se prémunir de l’intolérable. L’origine de cette utilisation destructrice de l’autre est donc axiomatisée par le pervers comme un aménagement défensif, projetant sur un mode paranoïde sescontradictions internes et les douleurs associées qu’il refuse de ressentir. Lorsque ce mécanisme tend par ailleurs à valoriser l’égo, à étayer l’image extérieure de soi, Racamier propose de parler de perversion narcissique. Toutefois, une perversion a toujours un versant de réparation narcissique. Par exemple, l’ acte, ou son projet, d’imposer à l’autre d’une relation sexuelle au détriment de sa volonté et à l’encontre de son désir propre est une perversion, et aussi un trouble farouche du narcissisme et de l’empathie en miroir. À ce titre, nous serions tous des pervers narcissiques en puissance. Uniquement, le passage à l’acte, sa répétition, et le recours quasi exclusif à ce dispositif estampillent le PN.

À sa source, la perversion est un fonctionnement défensif, utile à tout un chacun. Néanmoins, chez certains, ce mécanisme s’installe comme structure en ce qu’elle leur permet d’éviter la souffrance psychique, l’angoisse, les épisodes de pertes (deuils, vieillissement, maladie, mort…) ou la remise en question de soi-même. Plus ce mécanisme est utilisé, et plus il se renforce, car l’utilisation de l’autre comme instrument et objet de sa perversion prive la personne perverse d’un retour affectif structurant. Nous sommes tous des pervers épisodiquement, mais dans la perversion narcissique décrite par Racamier, la dimension antinarcissique, cette empathie oblative qui vient naturellement compenser nos penchants égocentriques est devenue inopérante : elle aurait disparu, se serait effacée. Le pervers narcissique a paradoxalement besoin des autres et de leur empathie mais il besogne avec tant d’application à les rendre ustensiles pour échapper à sa conflictualité interne qu’il gomme le rapport humain. Un trouble de la personnalité narcissique a habituellement comme destin d’être compensé par une pulsion inverse. Dans le cas de la perversion narcissique, cette pulsion inverse devient imperceptible. La perversion est une antirelation dans laquelle l’autre est objectivé. Le PN colonise la pensée de l’autre sans se laisser empiéter.

Le narcissisme

Le narcissisme est le fondement de la confiance en soi. Lorsqu’elle est défaillante, lorsque la grande fragilité du sujet est un chantier à ciel ouvert, alors le terme peut désigner l’importance excessive accordée à l’image de soi. Le trouble du narcissisme chez le PN est un intérêt excessif pour soi, pour l’image de soi, associant survalorisation de soi et dévalorisation de l’autre, habituel chez l’enfant, courant chez l’adolescent, compensatoire chez l’adulte. Son corolaire est une tentative d’annulation de l’autre, concurrent insupportable. Le jeunisme de certaines mères, pratiquant la chirurgie esthétique est un trouble narcissique souvent délétère pour leur fille. Si la mère est la jeune, alors où est la fille, sauf à être un objet négligé ou annulé par la mère, soit pire, à être un objet requalifiant la mère par une validation forcée et une complicité tout aussi imposée qu’artificielle.

 Pourquoi ca marche

Mon propos ici ne sera pas la nosologie de ce néosyndrome, mais plutôt de comprendre pourquoi tant de patientes sont confrontées à des êtres aussi nocifs. Car il m’est toujours étrange de voir des personnes tombées dans le panneau, de devenir pour certaines avec autant de facilité des victimes consentantes, jusqu’à glisser lentement faire une dévalorisation de soi même de nature mélancolique, ou le moi est devenu selon l’expression de Freud pauvre et vide.

La perversion est un déni :

Chez le PN, le mécanisme inconscient est le déni de la castration. Et ce refus d’admettre la différence des sexes opère chez lui un clivage. Dans la vie sociale, le PN se comportera souvent comme un citoyen, un hôte, un invité ou un employé modèle et exemplaire tandis que dans sa vie sexuelle et sentimentale il ne pourra atteindre ce qu’il désigne comme sa jouissance qu’à certaines conditions qui lui sont propres. Si ces conditions entrent en conflit avec les lois sociales, il sera tenté de les transgresser ; et si ses conditions entrent en conflit avec les voies de plaisir de son partenaire, il sera tenté égoïstement de pratiquer la manipulation avec la plus grande mauvaise foi, le déni se combinant malicieusement avec le biais paranoïde. On aura compris que le clivage du PN rend son piège diabolique pour la victime. En couple avec l’homme socialement le plus charmant qui soit, il est incongru de se plaindre et ainsi de dévoiler ce qui se passe au sein du couple, car les proches s’étonneraient ; la souffrance se conjugue avec l’isolement. La situation vectorisée par la solitude se consolide.

La perversion féminise :

Pour Freud, la grande différence entre le pervers et le non-pervers, c’est que le premier reste fixé dans son développement à la question de la non-différenciation sexuelle et que, d’une certaine façon, il a besoin d’y croire pour jouir. Aussi, chez lui ilya une grande porosité psychique entre le masculin et le féminin, et son versant féminin opère sans cesse. Ceci explique que certains PN choisissent dans leur panoplie des femmes mariées pour assouvir par un édifice secret une homosexualité latente où le mari de leur victime joue son rôle sans le savoir sur la scène de leur Oedipe inversé. Par cette féminisation, la victime a un lien très robuste avec lui, car si elle l’aime c’est qu’elle aime ce morceau de la femme qu’elle repère inconsciemment chez lui. Ce bord féminin du PN que sa victime va aimer lui donne la promesse d’entrevoir ce qu’elle recherche de son propre féminin. Cette féminité qu’elle pourchasse l’attache par une corde imaginaire telle une proie. Elle ne peut le quitter, car le quitter serait se quitter elle-même.

La perversion est étrange :

Joyce McDougall interroge la perversion comme création d’une néosexualité, cette nouvelle sexualité se fonde sur une scène primitive sans cesse réinventée. Là où Freud présentait des défenses perverses spécifiques relativement à une situation œdipienne, elle insiste sur la sexualité archaïque venant protéger le sujet fragile, écrasé par une position dépressive foncièrement défaillante. La perversion se déguisera en polyamour, en donjuanisme, en réalité se fait écho d’un manque, d’un manque historique, ancestral pour le sujet. Ce manque en réactualisant le refoulement primaire, cherche à disqualifier l’origine du sujet et le sujet lui-même. Le PN semble venir d’un monde d’avant lui même, extraterritorial dans le temps et l’espace, un monde où l’on ne meure pas. C’est son aura. Devant cette étrangeté fascinante, la victime, goutant le parfum enivrant d’une transgression, ne sait quoi penser et cette sidération la fige encore un peu plus.

La perversion est menteuse :

Le PN a recours à la manipulation, c’est son indispensable. Il a pour cela deux énormes atouts. D’abord il consacre, tel un drogué, toute son intelligence à cette manipulation, et ses mots, sa rhétorique au service de son dessein flatte un peu plus sa victime. S’autorisant tous les mensonges, il saura dire les mots qu’il faut au moment qu’il faut. Mais le deuxième est plus grand atout du PN est qu’il n’aime personne, encore moins lui-même. Et c’est parce qu’il ne connait pas l’amour et qu’il se fait aimer par des femmes qu’ils n’aiment pas que sa force de manipulation est absolue. Son désir condescend au plaisir physique sans amour. Il a traversé un tabou qui lui donne une allure d’extra terrestre (ou de prince charmant !) : il sait dire je t’aime sans aimer. La victime ne peut se désister de ce tabou. Elle restera pour attendre, vainement, réparation.

La perversion fait mal :

Le PN ne se contente pas de déposséder la femme de sa subjectivité, la rendant objet dans sa névrose narcissique, il l’accompagne dans cette douleur. Il caresse une femme inquiète, suspicieuse dans le sens du poil, i.e. dans le sens de son sentiment de culpabilité. Quant à son souffre-douleur, elle convoque son masochisme et savoure chaque mortification comme un moment magique d’abandon total au désir de l’autre. Une analysante me confiait que sans ça elle ne sent rien. Ce que le PN réussit le mieux au fond est de faire croire à sa victime qu’elle vit, que tandis que lui se consacre à la survie de son moi cacochyme, elle est projetée par son truchement dans la vie, et cette suppléance sur le mode hystérique est certainement sa carte maitresse. Elle restera de peur que les deux s’écroulent dans l’ennui.

La perversion est multiple :

La perversion est toujours ambivalente. Puisqu’elle concerne la pulsion, la perversion est par essence ambivalente. Le voyeurisme appelle l’exhibitionnisme, le masochisme le sadisme. Chaque perversion a sa face active, sa face passive. Le pervers narcissique appelle la perverse narcissique comme une complémentaire de son penchant. Il ya donc des couples dePN où l’appariement est parfait. Le PN déclenchant la perversion de sa victime l’infantilise. Elle reste parce que la décision de partir est interdite à cet enfant qu’elle est devenue.

La perversion est futée :

Il reste enfin à dédouaner les victimes en les incriminant. Le PN a cette qualité de savoir choisir ses victimes. Il repère les failles narcissiques pour les boucher par le logiciel qui consiste à l’aimer. Il repère les femmes imbibées par le sentiment de culpabilité de leur névrose et de leur angoisse de castration pour les précipiter dans sa transgression. Dans le meilleur des cas, il souffle à l’oreille de l’inconscient de sa victime – tu ne peux t’aimer sans m’aimer d’abord, dans le pire des cas, il s’adossera sur une érotomanie pour transformer sa victime en pantin dans un système sectaire réduit à deux. Elle ne part pas persuadée que sans lui elle n’est plus rien.

En résumé, la perversion narcissique est une guerrière polyarmée. La combattre sur un flanc ne préserve pas la victime d’être attaquée par une autre arme sur un autre flanc. Le chemin est long de la désaliénation et j’ai souvent assisté à des guerres gagnées contre un PN aussitôt remplacé par un autre, son Ménechme. Toutefois, le chemin de la libération du PN parce qu’il est le chemin de l’affranchissement au discours de l’autre, constitue l’être pensant. Ce chemin est pour beaucoup de femmes une odyssée, un pèlerinage vers soi même. Peut-être qu’on ne nait pas femme, mais qu’on le devient par le truchement du PN. Aussi long et douloureux, ce chemin permet l’avènement d’une liberté de conscience jamais atteinte autrement. Il faut s’exonérer puis se débarrasser du pervers narcissique, car, nuisible, il ne sert à rien, … du moment qu’on s’en sert.

 

[1] je me limite dans cet article aux pervers narcissiques hommes et hétérosexuels.